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    Mr Nobody - Pierre Van Dormael

     

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    Il y a certaines scènes qu’on n’a pas réellement l’impression de vivre. Comme si notre esprit était sorti de notre corps pour voir la dite scène d’un œil externe. Et je me voyais, là, assis devant ce bureau, en face de mon cardiologue, avec des larmes sur mon visage mais de la détermination dans ma voix, dans ces mots que je n’aurais jamais cru prononcer un jour. Ces mots qui demandaient aussi bien du courage que de la lâcheté. Ces mots qui peuvent changer une vie dès l’instant où on les prononce. Et ce jour là, en ce vingt janvier deux mil sept, j’ai changé ma vie, radicalement, avec deux mots, lancés tandis que je regardais Brooks droit dans les yeux.
    - On abandonne.
    Comme si ce n’était que la conséquence logique de tous ces combats que j’avais mené de front, pour finalement laisser tomber, parce que je savais que cela ne servait plus à rien de se battre, plus à rien de vivre.

     

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    Pourtant, tandis que mon cardiologue s’exprimait violemment, voulant me ramener à la raison, sûrement, moi je ne l’écoutais pas. J’étais ailleurs. Comme si mon cerveau me rappelait la connerie que j’étais en train de faire, il me lançait à la figure les moments les plus heureux de ces derniers mois. Heaven, souriante, mon frère moins brutal qui ne demandait qu’un peu d’égard, Cathe-Line et son enthousiasme maintenant légendaire, Athénaïs et son môme infernal, Geist qui avait tout tenté pour se rattraper, Drew qui voulait me voir sortir de l’eau, et même ma mère, qui cherchait à se faire pardonner.
    Et par-dessus tout, ma punkette. mon rayon de Soleil auprès de laquelle j’avais reprit goût à la vie. Je me rappelai de chacune de nos étreintes, d’abord difficile et hasardeuse, puis plus spontanées avec le temps. La saveur des lèvres de Meredith contre les miennes me revenait en mémoire, la douceur de sa peau, l’éclat de son rire, la malice dans ses yeux …
    Et malgré tout ça, j’avais décidé d’abandonner, de lâcher prise … et de compter les jours.

     

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    - Vous me donnez combien ? fis-je après avoir essuyé ses traîtresses de larmes qui étaient sorties sans autorisation.
    - Combien ? Comment ça combien ?
    - Combien de temps à vivre.
    - Enfin Aaron, tu ne penses quand même pas ce que tu viens de me dire, tu ne vas pas … débita-t-il à toute vitesse, complètement paniqué.
    - Occupez vous de vos oignons. Je vous demande combien de temps il me reste à vivre à partir de maintenant.
    Désemparé, le cardiologue me regarda, comme s’il espérait que je lui hurle dessus une phrase du genre « poisson d’avril » ou « bienvenue dans peur surprise ! ». Mais je n’en fis rien, et résigné, il me répondit, son visage s’étant assombri par l’idée même de ma disparition.
    - Deux ans maximum, six mois dans le pire des cas.

     

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    Je réfléchis quelques instants. Non pas à reconsidérer la question, car même si elle semblait non préparée au premier abord, je m’étais mentalement mis face à cette éventualité, et je ne comptais pas reculer.
    Deux ans seraient largement suffisants. Six mois un peu juste, mais je voulais prendre mon temps et arrivera ce qu’il devra arriver. Je suis prêt, et j’assume les conséquences de mes actes.
    - Vous pouvez rayer l’opération prévue en mars Docteur Brooks, fis-je en me levant. On se donne rendez-vous dans deux ans, à mon enterrement.

     

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    Puis je sortis de la pièce, avec une légèreté au cœur et une envie de sauter partout, comme si on m’avait enlevé une épine du cœur, un poids … J’étais soulagé. Il ne me restait que quelques mois, mais j’avais un visage radieux.
    Je ne pensais pas que mourir me rendrait aussi heureux.

     

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    En sortant de la clinique, je pris la direction de la bouche de métro, et sortis mon téléphone portable, cadeau d’anniversaire de la part de Meredith, elle aurait pas du mais c’est relativement pratique, et je suis bien content de l’avoir au final. Je fouillais dans mon répertoire, et trouvait enfin le numéro de téléphone d’Heaven, et je peux vous assurer que ce n’est pas une mince affaire pour moi, je ne suis pas né avec les nouvelles technologies entre les doigts. Je sais à peine me servir d’une calculatrice, moi, c’est le boulier, et ma tête.
    Je m’escrimais sur l’écran tactile de ce « truc » (iPhone il parait) et envoyais un message à ma meilleure amie.
    « Je vais mourir, m’attends pas pour manger <3 »
    Et quelques secondes plus tard, elle me répondit avant même que je ne sois en haut des marches.
    « Eh ! J’ai fait des spaghettis Bolos ! Urge <3 »
    Je soupirai. Comment refuser une telle offre. Je répondis d’un bref OK et appelai Meredith pour lui dire que j’allais chez Heaven fêter son anniversaire, histoire qu’elle ne me cherche pas dans tous les recoins de Bloomington.
    - C’est rien, je devais aller voir Cory puis Enzo après, me dit-elle après que je lui explique. Amuse-toi bien !
    - Merci. Tu leur dis bonjour de ma part hein, t’oublie pas vile punkette ! Ou tu remets ton déguisement de poussin, ris-je, sûrement un peu faussement car elle remarqua que quelque chose n’allait pas.
    - Ca s’est bien passé chez le cardio ? me demanda-t-elle.
    Et paf, en plein dans le mille. Je devrais apprendre à cacher mes sentiments pour le temps qu’il me reste à vivre.
    - Je t’en parlerais ce soir, ok ? Quand je serais en face de toi.
    - Ok, mais tu cherches pas à changer la discussion si tu vois de quoi je parle.
    - Je garderais mes mains dans mes poches, juré.
    - A ce soir Aaron !
    Et elle raccrocha. Je rangeais alors mon téléphone et m’engouffrai dans la station de métro, en direction de chez Heaven.