• - 182 -

    Deux jours plus tard, dont de nombreuses heures de vol et de train …

     

    - 182 -

     

    Je venais de sortir notre dernière valise du coffre du taxi et je partis rejoindre Heaven qui était plantée sur le parking, devant le monument aux morts, avec le papier sur lequel Mallory avait inscrit l'adresse de Sofia Sanders, que nous devions retrouver dans ce petit bourg de Lipie.

     

    - 182 -


    _Bon, normalement, c'est la maison qui est en montant là bas, me dit Heaven en pointant une petite habitation aux murs jaunes et à la couverture flamboyante.
    _ Genre, celle-là là bas ?
    _ Exactement, on a encore des marches à monter monsieur le cardiaque, vas-tu survivre à ce terrible effort ?
    _ M'enterre pas tout de suite, je suis encore capable de monter vingt marches quand même.
    _ Je le sais bien. Allez, on avance.

     

    - 182 -


    Elle attrapa ses valises et moi les miennes et nous nous dirigeâmes vers le haut du bourg, quand apparu dans les escaliers une femme d'un certain âge, les cheveux blancs coupés courts de façon sans nul doute moderne, et vêtue d'une robe citadine.

     

    - 182 -


    _ Bonjour, nous dit-elle dans un français presque parfait, du moins, à mes oreilles d'amateur. Vous devez être les amis de Mallory, je me trompe ?
    Heaven lâcha ses valises près de moi et s'approcha de la femme à laquelle elle tendit tout de suite la main de manière amicale.

     

    - 182 -


    _ Oui, bonjour. Je suis Heaven Fewser, et voici Aaron Hart. Nous faisons le tour du monde, merci de nous loger.
    _ Mais je vous en prie, tout le plaisir est pour moi jeunes gens. Je m'appelle Sofia Sanders,suivez moi.

     

    - 182 -

     

    Elle se tourna vers sa maison, nous faisant un large signe de la main. Heaven revint alors vers moi en courant et s'empara de ses deux valises avant de suivre à la hâte la femme âgée, moi dans son sillon. A chaque pas que je faisais, je m'émerveillai de la nature autour. A dire vrai, depuis le début de notre voyage, ce fut la première fois que nous arrêtions ailleurs que dans une grande ville, et par ailleurs, durant tout le trajet, Heaven et moi étions restés silencieux, nous laissant chacun le loisir d'admirer ce paysage de verdure et de vastes étendues, sans un building à l'horizon. C'est décidé, j'aime la campagne ! Trouvez moi un cimetière plein de verdure, que je grignote les pissenlits par la racine !
    Sofia nous ouvrit la porte de sa maison, et Heaven et moi entrâmes.

     

    - 182 -


    Ce n'était ni une maison de riche, ni une maison de pauvre. Elle n'était ni grande, ni petite, ni vieille, ni moderne. Elle était comme Sofia je pense, capable de garder une certaine jeunesse malgré les années. Les meubles étaient relativement éclectiques, non pas comme si rien n'était arrangés, mais plutôt comme si un choix allant au plus confortable avait été fait. Un canapé molletonné, des chaises à dossier haut, une cuisine sobre en bois, et devant les canapés, un agréable feu crépitait dans la cheminée. Le premier pas dans cette pièce nous y faisait sentir chez soi, sans inconfort. Un peu comme on reviendrait vivre chez ses parents pour quelques jours après de longues années de ménage en appartement, ou comme un enfant passerait des vacances chez ses grands parents, un endroit dans lequel on n'a pas grandi, mais qui est tout de suite un « chez soi » très agréable.

     

    - 182 -


    _ Il n'y a qu'une seule chambre à l'étage, j'espère que cela ne vous dérangera pas de vous la partager, sinon il reste toujours le canapé de la mezzanine, mais je doute qu'il soit confortable, notamment pour y passer la nuit.
    _ On s'en accommodera, merci, lui dis-je. C'est vraiment accueillant chez vous Sofia.
    _ Merci, mais elle n'a aucun mérite particulier. Suivez moi, je vais vous montrer votre chambre.

     

    - 182 -


    Elle s'engouffra dans les escaliers, et nous guida à l'étage, vers la pièce du fond dans laquelle trônait un lit rempli d'oreiller, caché sous d'épaisses couvertures. Je tournai la tête vers Heaven et je vis à son regard qu'elle n'avait qu'une envie, sauter dedans et s'enrouler sous les couvertures pour y passer le reste de la journée.

     

    - 182 -


    _ La salle de bain est juste à côté si vous avez besoin, ne vous occupez pas de la monopoliser, elle n'est que pour vous, il y a en une deuxième au rez-de-chaussé.
    _ Merci beaucoup, fit à son tour Heaven. Vous êtes vraiment très hospitalière.
    _ Vous êtes des amis de Mallory, je lui dois bien ça.
    Sur ces mots, elle esquissa un léger sourire, ramena ses mains jointes sur son estomac et sortit de la pièce, nous y laissant seuls tous les deux. Heaven s'approcha alors de l'armoire, qu'elle ouvrit, pour constater qu'elle était vide, et y rangea toutes ses affaires tout en me laissant assez de place pour que je puisse y mettre les miennes juste après. Une fois sa besogne terminée, elle s'assit sur le lit avant de s'y étaler de tout son long.

     

    - 182 -


    _ Il est encore plus confortable qu'il n'a l'air, c'est génial !
    _ Vraiment ?
    _ Viens tester Aaron, tu vas adorer.
    _ Laisse moi deux minutes le temps que je range.
    Je me dépêchais de mettre mes affaires en ordre avant de rejoindre Heaven et de m'allonger à côté d'elle et de profiter du moelleux de ce lit. A peine fus-je allongé que je fermai les yeux, tout simplement heureux d'être ici, bien installé, ma meilleure amie allongé à côté de moi, dans un petit bourg au milieu de la Pologne rurale. Je n'avais aucune envie de bouger, et de faire perdurer ce moment là.

     

    - 182 -


    _ Je crois savoir pourquoi Mallory connaît Sofia, dit soudainement Heaven.
    _ Ah bon ?
    Je rouvris les yeux et tournai mon visage vers elle, et je remarquai qu'elle regardait le plafond, pensive. Elle triturait ses doigts tout en réfléchissant, sans doute à la meilleure manière de me le dire.
    _ Elle était déportée juive, et Mallory travaille en histoire contemporaine à la fac.
    _ Comment tu sais qu'elle a été déportée ? Je veux dire, ça se voit pas sur son visage.
    _ Non, pas sur son visage, me dit-elle.

     

    - 182 -


    Elle tourna à son tour la tête vers moi,et me regarda, un peu honteuse.
    _ J'ai vu son numéro sur son avant bras. Un tel tatouage ne ment pas, elle a été déportée.
    Je regardai Heaven, totalement muet. Elle tourna alors la tête de nouveau vers le plafond, et je l'imitai, tandis qu'une tornade de question se créait dans ma tête, dévastant tout le reste sur son passage. Je me demandai d'ailleurs si Mallory n'avait pas monté ce coup, exprès pour qu'on la rencontre.

     

    - 182 -


    Ça faisait des semaines que j'avais l'impression que Mallory se doutait de quelque chose au sujet de mon état de santé, bien qu'elle savait, tout comme David, que j'étais affaibli, Heaven et moi n'avons rien dit quant à ma volonté de mourir. C'était le deal, ne rien dire à ces personnes qui nous hébergeaient pour ne pas créer de lien trop fort, ou pour qu'ils nous traitent différemment, alors que nous voulions rencontrer des gens « vrais », à la différence de tous ceux qui nous traitent différemment quand ils apprennent les circonstances de ce voyage, comme Cathe-Line.
    Mais si Mallory avait tout compris ? Si elle avait réalisé que je souhaitais mourir et que mon voyage n'était qu'une fuite vers l'avant ? Alors elle aurait pu m'envoyer de plein gré, quand j'ai annoncé la prochaine étape de notre voyage lors de l'une de nos soirée picole, vers cette femme qui a vu la mort et les horreurs de si près. Et si Heaven elle même était dans le coup ?

     

    - 182 -


    Je regardai alors ma meilleure amie, qui s'était endormie paisiblement. Et je ravalai mes folles idées. Je ne pouvais pas me permettre de perdre confiance en Heaven, elle m'avait promis de me soutenir, de tout garder secret et de respecter mon choix. Ce serait ridicule à cette étape de douter d'elle, ou même de Mallory. Je suis convaincu qu'elle nous a donné cette adresse pour nous aider à nous loger, c'est tout. Elle ne connait quand même pas tous les habitants de la Pologne alors qu'elle habite à Paris ?
    Mais malgré, tout, je doutais. Rien à faire, une fois le doute installé, aucun moyen de le faire partir. Je me levai alors, et laissant Heaven endormie, je sortis de la chambre puis de la maison, indiquant au passage à Sofia que j'allais faire le tour des environs. Il fallait vraiment que je me vide la tête.