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    _ Que faîtes vous dans la vie jeunes gens ? nous demanda Sofia alors qu'on étaient assis autour de la table de la cuisine.
    Nous étions tous les trois en train de préparer le repas, en épluchant les légumes pour le potage, et c'est Sofia qui par sa phrase brisa le silence.
    _ Nous sommes étudiants en Amérique du Nord, et on a voulu faire le tour du monde avant d'être trop pris dans nos études.
    _ Oh, c'est intéressant comme situation, vous avez du déjà rencontrer du monde je suppose, non ?

     

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    _ En effet, répondis-je. Ça fait deux ans déjà que l'on se promène, à peu de choses près, et on a passé le plus clair de notre temps en France.
    _ C'est donc là que vous avez rencontré Mallory.
    _ Elle m'a aidée quand je me suis retrouvée seule, suite à l'hospitalisation d'Aaron. Je peux vous poser une question Sofia ? Demanda ensuite Heaven à notre hôte qui épluchait des pommes de terre.
    Sofia acquiesça, restant fixe sur sa besogne, comme pour ne pas en perdre le fil.
    _ Comment avez-vous rencontré Mallory ?

     

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    Elle posa ses légumes, et nous regarda en souriant, un peu étonnée. Je posai à mon tour mon ouvrage et la regardai, autant curieux qu'Heaven ne l'était. Peut-être allait-elle nous avouer ce que nous soupçonnions Heaven et moi au sujet de son tatouage sur l'avant bras, bien qu'on a jamais eu l'audace de lui demande, trouvant cela déplacé.
    _ Elle ne vous l'a pas dit ? Ça me surprend venant d'une bavarde comme elle.
    Elle sourit, amusée et nous tendit son avant bras tatoué vers nous. Ni Heaven ni moi n'osions le regarder, préférant rester concentrés sur le visage de Sofia, et de ce qu'elle comptait nous raconter.

     

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    _ Mallory a fait une thèse sur moi à l'université, au sujet de mon expérience personnelle dans les camps de concentration, et notamment celui d'Auschwitz-Birkenau1. Je suppose que vous aviez remarqué mon bras dès que vous êtes arrivés, je me trompe ?
    Nous acquiesçâmes en silence, ne sachant pas trop quoi répondre.
    _ Je vous raconte mon histoire, si vous me racontez la vôtre aussi jeunes gens. Cela vous convient-il ? Palabre contre palabre, rien de plus équitable.

     

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    De nouveau, nous avons hoché la tête. Sofia se leva, rassembla ses légumes dans une marmite qui avait dû elle aussi connaître la guerre, puis la remplit d'eau avant de la mettre dans la cheminée, au dessus du feu.
    _ Je suis née en France, et j'ai vécu en France durant soixante-dix ans environ. C'est donc là bas que j'ai connu la guerre. Il n'y avait vraiment rien de spécial à raconter de plus que ne pourrait faire un autre déporté, mais Mallory avait souhaité me rencontrer quand ses professeurs d'université leur avait parlé d'une femme qui habitait dans le Marais et qui fut une ancienne déportée, alors elle était venue toquer chez moi, pour travailler son mémoire.

     

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    Elle prit trois tasses dans son buffet de cuisine pour nous les apporter, avec la bouilloire et des sachets de thé. Puis elle s'assit en face de nous, nous faisant signe de nous servir.
    _ C'était en 2000, juste avant que je ne déménage pour la Pologne.
    J'ouvris grand les yeux en détaillant Sofia, et m'arrêtant sur ce qu'elle venait de nous dire, butant sur la date de leur rencontre. Si elles se sont rencontrées en 2000, ça voulait dire que Mallory était beaucoup plus âgé qu'il nous semblait.
    _ Avant de poursuivre, Mallory a quel âge ?
    _ Elle va avoir trente ans dans quelques mois si je ne me trompe pas. Elle passe sa vie aux études, on ne dirait pas qu'elle pleinement adulte, juste une étudiante. C'est elle l'aîné, et non pas David comme cela pourrait porter à croire.

     

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    _ Impressionnant, s'émerveilla Heaven. Il faut qu'elle me donne sa recette de jouvence.
    _ Le travail, nous dit Sofia, c'est également ma recette à moi.
    _ Et depuis votre rencontre avec Mallory, vous êtes amies, c'est ça ? Continua Heaven.
    _ Exactement. A l'époque, je comptais fuir vers les Etats Unis, j'en avais marre que tout le monde me voit comme une ancienne déportée qu'il fallait choyer et plus respecter que d'autres personnes âgées. Vous savez, les dernières insultes que je me suis prise dans la figure avant ma rencontre avec Mallory, elles venaient des soldats allemands. C'est un peu morne comme vie, non ?
    _ Mais pourquoi les Etats-Unis ? Demandai-je.

     

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    _ Parce que ce pays n'a pas été touché par la rafle nazie, tout simplement. Les gens savent ce que c'est, mais ils ne l'ont pas vécue. Il n'auraient pas fait directement le lien entre mon bras et la déportation, et m'auraient traités différemment. J'avais même songé à me faire enlever mon tatouage à cette époque là. Mais c'est Mallory qui m'a fait changer de façon de penser.
    A nouveau, elle se leva, puis alla ouvrir un tiroir dans le buffet, pour en sortir une photographie abîmée. Elle nous l'apporta, et je la regardai attentivement avec Heaven. On pouvait y voir une jeune femme, avec les cheveux d'un jais profond, très stricte sur cette photographie. Et après quelques secondes de réflexion, nous comprîmes qu'il s'agissait de Sofia, avant qu'elle ne se fasse déporter.

     

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    _ J'avais seize ans en 1940, et j'étais juive. Alors que je rentrai du lycée, j'ai commis une imprudence qui me valut un aller simple pour les camps d'internement, puis de concentration et d'extermination. J'y ai vécu six longues années, les deux dernières furent les plus dures. Et ce sont les soviétiques qui sont venus nous trouver. Nous vivions parmi les cadavres que nous n'avions même plus le courage d'enterrer, nous étions maigres, tels des squelettes. Plus rien n'avait de vivant. Je vois d'ailleurs encore le visage de tous ces soldats qui étaient venus nos sauver. Ils n'y croyaient pas eux même. Ils ne voulaient pas croire que l'humain pouvait faire de si atroces choses à d'autres humains. Tout n'était que barbarie autour de nous.

     

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    Elle s'arrêta un instant pour boire une gorgée de thé. D'un œil inquiet, je guettai la moindre trace de larmes ou de tristesse sur son visage, mais rien ne vint. Elle était aussi calme qu'une grand mère qui raconterait un conte à ses petits enfants. C'était à la fois merveilleux et effrayant.
    _ J'ai été ramenée en France, où j'ai appris que ma famille, tous mes proches, mes amis avaient péri, dans la rafle du Vélodrome d'Hiver. C'est à ce moment là que j'ai compris que j'étais une miraculée, que je devais avoir une bonne étoile, et que j'avais eu la chance de vivre encore.
    Mon cœur se serra dans ma poitrine à cette dernière phrase, et je me mordais la lèvre inférieure, le regard fuyant. Voilà le moment tant redouté qui arrivait, celui où elle allait chanter sa joie de vivre, où j'allais me prendre dans la figure tous les actes que j'avais fait et que je comptais faire par la suite.

     

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    _ Mais même ainsi, je ne m'y faisais pas. J'ai tellement souhaité les rejoindre, mais je n'ai jamais eu le courage de me suicider. Il faut plus qu'une simple idée du courage pour simplement penser à la façon dont nous souhaitons finir nos jours. Et ce courage-ci, je ne l'avais pas. Alors j'ai passé toute ma vie dans cette appartement du Marais, à me morfondre sur mon manque de volonté. Et c'est là que Mallory est arrivée, avec ses tonnes de questions, plus curieuse que quiconque avant elle, n'y allant pas avec le dos de la cuiller. Comment vivait-on dans les camps ? Où dormais-je ? Quel était mon travail ? A quelle fréquence je le faisais ? Sur quelle durée ? Avais-je été abusée sexuellement ? Si oui, combien de fois, par qui, pourquoi, comment ? Qu'est-ce qu'on mangeait ? En quelle quantité ? À quelle fréquence ? Quelles étaient les relations avec les autres ? Comment ? Pourquoi ? Avais-je rencontré quelqu'un ? Et cetera.

     

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    _ Et c'est comme ça que vous avez arrêté de vous morfondre, n'est-ce pas ? Dit finalement Heaven après quelques minutes de long silence.
    _ C'est exact. Le fait de pouvoir parler de ces années comme un événement banal m'avait reboostée. On parlait vraiment de tout, de rien. De la vie quotidienne, des petits bonheurs comme des grands, de l'alimentation à l'hygiène, aux relations avec les bourreaux et les torturés. Tout prenait un sens sous ses yeux. Et c'est à la fin de nos multiples rencontres que j'eus décidé de partir pour la Pologne, pour y retrouver mes miens de la façon la plus concrète qui soit, n'arrivant pas à mettre fin à mes jours. J'ai même finalement gardé mon tatouage, comme vous l'avez remarqué. En souvenir de ces petits rien qui me font avancer, qui me font dire « continue, tu as déjà connu pire ». Et voilà, vous connaissez mon histoire.

     

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    Je restai stoïque, mais Heaven, elle, pleurait à chaudes larmes, s'excusant d'avoir été aussi curieuse. Sofia la rassura d'un sourire, lui rappelant que c'était elle qui avait choisi de parler de son histoire, et non nous qui l'avions forcé. Elle tourna alors sa tête blanche vers moi.
    _ A ton tour jeune homme, me dit-elle très sereinement. Raconte moi ton histoire.

     

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    _ Elle en partie l'inverse de la vôtre, j'ai l'impression. Bien qu'en certains points, je crois que nous ressemblons. Je m'appelle Aaron, et j'ai grandi dans une famille approximativement normale jusqu'au jour où mes parents perdirent leur emploi, à tour de rôle. Mon père se mit à boire, et ma mère à se droguer pour tenir bon sous les coups de mon paternel. Et au milieu de tout ça, il y avait Raise, mon frère, et moi. Et ma mère nous a vendu, à son proxénète. Nous nous sommes prostitués pendant quatre ans, et de mes seize ans à mes dix huit ans, ça n'a été que conflit pour me sortir la tête de cet enfer.
    Heaven m'attrapa la main. Bien que au courant de tout mon passé désormais, je savais que cela la désarmais de l'entendre à nouveau. Je la lui serrai sous la table, et repris.

     

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    _ Pour arroser le tout, je suis né avec une cardiopathie, qui elle aussi m'a pas mal ruiné la vie. Alors, à force de me battre pour rien, pour mourir à cinquante ans dans le fond d'un lit d'hôpital sans profiter de la vie telle qu'elle peut nous être offerte, j'ai décidé d'arrêter de me battre pour gagner quelques années de confort, et vivre, certes, mes dernières années dans un inconfort aussi horrible soit-il, mais je sais que au moins j'aurai profité de ce qu'on appelle la vie. Voilà mon histoire.
    _ Ainsi, tu as décidé de mourir, c'est cela.
    _ Oui, lui dis-je en souriant. Pour soulager les miens, ils n'auront pas envie de garder de moi le seul souvenir d'un type tout maigre dans un lit d'hôpital, qui n'aurait même pas la force de prendre ses enfants dans ses bras.
    _ Je te comprends, me dit-elle.

     

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    Ces quelques mots me firent l'effet d'une bombe et mon cœur si lourd jusque là sembla s'alléger d'un coup. Je sentis même un sourire s'esquisser sur mon visage. J'avais enfin rencontré quelqu'un qui m'a dit « Je te comprends », qui n'a pas cherché, comme tous les autres, à me dire de faire soigner. J'avais l'impression, pour la première fois depuis notre périple, d'avoir raison d'accomplir ce que je faisais.
    _ Merci Sofia, soufflai-je. Ça me fait plaisir.

     

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    _ C'est normal. Tu as de bonnes raisons, et il s'agit de ta vie, ce ne sont pas des hommes en blouse blanche qui doivent te dire comme la vivre. Je respecte ton courage, c'est rare chez les jeunes de ton âge de nos jours. Je te souhaite alors une bonne continuation.
    Tout d'un coup, un son me sortit de ma discussion avec Sofia, celui de mon téléphone portable que je m'empressai d'attraper dans le fond de ma poche, m'indiquant que j'avais reçu un nouveau message, de la part de Savannah.
    _ Excusez-moi, je dois y répondre.

     

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    Je me levai alors, et allai vers l'extérieur, afin de lire tranquillement le message de Savannah.

    « Tu cherches toujours à aller au Japon ?
    Alors va au siège des architectes Kadokawa à Tokyo, et va voir Uri Etô et Masamune Takahashi.
    Ça me rendrait un grand service si tu pouvais les calmer.
    Savannah et Casey !
    PS : C'est la belle sœur de mon frère ;) »

    _ Euh, ok … si tu veux. Bon ben, on a plus qu'à aller au Japon.

     

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    Je souris, remis mon téléphone dans ma poche, et je rentrai dans la maison, expliquant mon message à Heaven, qui me dit vouloir partir dans deux semaines, si possible, afin de profiter encore un peu de toute cette verdure, et de Sofia.
    A nous les sushis !

     

     

     


     

    1 Je tiens à préciser avant de poursuivre que les articles concernant Sofia ne sont vraiment que pure fiction. Le numéro de son avant bras a été choisi au hasard, et son histoire n'a pas pour but d'être fidèle à la Shoah, ni de retracer la vie des victimes. Par ailleurs, je ne suis pas une experte de cette partie de l'Histoire, et il s'agit d'une histoire sims, je m'excuse donc par avance si jamais je froisse quelques un d'entre vous, je sais que c'est un sujet délicat.