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    Ma vision s'était figée à l'instant même où Raise avait tourné sa tête dans ma direction, du moins, je le pensais. Il ne bougeait pas, son visage uniquement vers moi, sans le moindre mouvement. Tout était statique, ni même le vent ne faisait bouger les feuilles des arbres ou les cheveux de mon oncle. Non, tout était comme arrêté, pour que je profite de cet instant, cet instant que j'avais tant chéri dans mes rêves, que j'avais tant espéré. Tout me permettait de le regarder dans le moindre détail. De la droiture de sa stature à l'entremêlement de ses cheveux, les traits clairement définis de son visage, la couleur de son teint, juste tannée comme il faut et ses cheveux roux et noirs, à la fois ordonnés et dans un état de guerre inavouable.

     

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    Il me semblait que cela faisait des minutes, des heures même, que je détaillais mon oncle devant cette tombe. Le temps me sembla s'écouler tellement hors du temps. Comme si je n'étais plus que dans une bulle où seuls lui et moi comptaient. Lui, la seule figure masculine que j'eus toujours considérée comme paternelle, éloignée de moi pendant plus de six ans. Et un mot explosa ma bulle d'insouciance.
    _ Mélie ? Questionna-t-il en se tournant de toute sa personne vers moi. C'est vraiment toi?

     

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    Je ne pus que hocher d'un mouvement de tête à cette question, les mots n'arrivant pas à monter le long de ma gorge jusqu'à ma bouche. Ils y étaient coincés, engourdis par l'excitation et la peur de cette rencontre. Je tentais de déglutir pour pouvoir prononcer ne serait-ce que la moindre syllabe, mais rien à y faire, j'étais muette, comme une tombe, et comme cela tombait bien, nous étions entourés de muets.
    Je vis Raise s'approcher de moi à grandes enjambées, et sans que je n'ai eus le temps d'esquisser le moindre mouvement, il s'empara de ma taille dans ses larges mains pour me soulever dans les airs et me serrer contre son torse d'une manière si forte que j'en eus le souffle coupé. Mais qu'importe.

     

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    J'agrippais mes mains à son pull, comme pour m'assurer qu'il ne s'enfuirait pas, qu'il était bien réel juste devant moi, à m'écraser entre ses bras.
    _ Tu m'as tellement manqué Mélie, si tu savais. J'arrive pas à croire que c'est toi.
    Je remarquai alors que mon oncle avait quelques soubresauts. Je dégageai ma tête de son étreinte comme je pouvais et pus remarquer qu'il pleurait, à chaudes larmes, comme un véritable enfant, ce qui m'étonna et fit redoubler les miennes.

     

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    Nous étions deux véritables fontaines au milieu de ce cimetière et je suis sûre que Papa était assis au sommet de sa tombe en riant devant deux crétins pareils qui se mettaient dans des états pas possibles dans un lieu public, un cimetière qui plus est. « Bande de niais » qu'il dirait, j'en suis sûre !
    _ Aaron doit se moquer de nous où qu'il soit, dit Raise comme un écho à mes pensées.

     

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    Il recula un peu, encadrant mon visage de ses mains. Je levais les yeux vers lui, voulant m'imprégner de ce moment, de cet instant. Garder son visage dans ma mémoire. Il essuya mes larmes de ses pouces sur mes joues, il esquissa un petit sourire fier en me détaillant à son tour du regard.
    _ Tu es devenue une magnifique jeune femme Mélie. Tu as presque tout de ta mère, c'est impressionnant.
    _ J'aimerais avoir tellement plus de choses de Papa que de Maman.
    _ Tu as les yeux d'Aaron, c'est déjà beaucoup. Tu peux en être fière tout comme je suis fier de toi.

     

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    A nouveau, il esquissa ce sourire de fierté paternelle en me regardant. Et c'est incroyable à quel point j'aimais ce sourire, que je n'ai jamais vu sur les lèvres de Drew, ni même de Maman. Il n'y avait que Raise pour être comme ça. Pour me faire sentir spéciale aux yeux de quelqu'un. Et alors que je pensais mes larmes taries, elles redoublèrent sur mes joues, réalisant tout ce que j'avais manqué pendant neuf ans.

     

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    Je cachai mon visage dans mes mains, ne voulant pas m'afficher encore plus devant mon oncle. Je tressautai, n'arrivant pas à me calmer, à me faire entendre raison. Tout ce qui me revenait, c'était des vidéos de ma vie, le départ de Raise, Maman avouant à Drew qu'elle brûlait tout de lui, Iris qui m'annonçait son retour. Et surtout, Heaven, ma mère, celle qui me connaît mieux que quiconque, me crachant sa haine de Raise sur le visage, comme s'il n'était qu'un monstre assoiffé de sang, sur le point de me faire subir le même sort qu'à sa mère. Et pourtant, c'est le même homme qui m'a élevé lors des six premières années de ma vie, qui m'a portée sur ses épaules, qui m'a consolé, raconté des histoires, m'a bordé, m'a considéré comme sa fille. A ce moment là aussi, il avait été le monstre qui avait tué sa mère, pourquoi m'en avoir éloigné ? Il est toujours resté le même. Toujours ce Raise avec le même sourire, le même regard protecteur, les mêmes bras chaleureux. Il était mon oncle, non pas ce monstre que Heaven dépeignait depuis des années. Il n'a jamais été ce monstre.
    _ Un problème Mélie ?

     

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    Je redressai la tête et découvris mon visage de mes mains. Il était juste en face de moi, tout prêt, et son regard avait changé. Il était inquiet. Il ne devait pas se rappeler que sa nièce était à ce point pleurnicheuse, il devait croire que j'étais quelqu'un de fort, d'inébranlable.
    _ Quand est-ce que tu repars à Saint-Louis ? Demandai-je voulant changer de sujet.

     

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    _ Oh, dans quelques jours, mercredi ou jeudi. Mais je peux rester plus longtemps pour toi si tu le souhaites, ne te fais pas de soucis pour ça.
    _ Maman ne veut plus de toi. Elle te déteste, elle m'a empêché de te contacter et m'a fait croire que tu ne voulais plus de moi. Elle a tout brûlé, elle a jeté Iris dehors. Pour elle tu n'es qu'un monstre, un type qui a tué quelqu'un et qui n'hésitera pas à recommencer, parce qu'un animal qui a goûté au sang ne se calmera jamais …
    _ Mais toi, tu penses quoi de tout ça ? Tu es d'accord avec elle ?

     

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    _ Non ! Bien sûr que non. Enfin, je sais à peu près toute l'histoire maintenant, pourquoi tu as fait … enfin, à Jose, mais c'était légitime. Tu avais tes raisons, et … je sais que tu ne me feras jamais de mal, je sais qu'elle se trompe. T'es comme un père pour moi, alors je préfère oublier tout ce que tu as fait pour que tu puisses rester avec moi.
    Il me prit sans ses bras, et j'eus juste le temps de le voir me sourire.
    _ Merci Mélie.

     

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    Nous restâmes ainsi quelques longues minutes, sans rien dire ou ajouter. Je voulais juste faire durer cet instant avec mon oncle, parce que je sais bien que le temps m'est compté. Dès que maman saura où je suis, elle viendra me chercher en crachant son venin sur Raise, et l'empêchera de revenir, tout en m'empêchant de prendre contact avec lui, allant jusqu'à me coincer dans ma chambre jusqu'à ce que je me « raisonne ». Le temps nous est compté, alors je voulais surtout pas le gaspiller.
    _ Je me disais bien que je t'avais reconnu Raise. Tu n'as pas changé depuis la dernière fois. Cela fait presque vingt ans, non ?

     

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