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    J'ouvris un œil, quelque chose me dérangeait. Un rayon de soleil m'arrivait droit dans le visage, et me brûlait ce dernier. Comme si je n'étais pas assez voyant comme ça avec une telle couleur de cheveux. Je passai mes mains sur ma figure, de peur que celui-ci ne vire rouge tomate sous l'effet de la chaleur.
    _ Il ne faut pas dormir à cette heure-ci en plein soleil, me dit un homme en s'approchant de moi, avec des verres de thé glacé à la main. Tu peux attraper une insolation.
    _ Merci Mehdi, répondis-je en me servant un verre. Il faut croire que ma peau n'est pas aussi endurcie que la sienne.

     

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    De ces mots, je pointais un vieillard qui me somnolait sur l'autre chaise de jardin de la terrasse, et bien qu'il soit également en plein soleil, ça n'avait aucune l'air de l'affecter, on pourrait presque croire qu'il est mort tellement il bougeait peu, et le soulèvement caractéristique de ses épaules fourni par la respiration nous rassuraient de son état de santé.
    _ Amir est habitué, cela fait plus de quatre-vingts ans qu'il supporte cette chaleur et ce soleil. Et toi, tu n'es qu'un faible visage pâle, tu ferais mieux d'aller dormir à l'ombre et au frais.
    _ Visage pâle, ris-je.

     

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    Ma faible hilarité provoqua une toux que j'eus du mal à contrôler, comme ma respiration du reste depuis quelques semaines. Mehdi attendit que je me reprenne pour reprendre la parole.
    _ Heaven est partie faire des courses avec Aya pendant que tu dormais, me dit-il.
    _ Tu es sûr que c'est bien avisé dans son état ? Questionnai-je.

     

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    _ Comme l'a dit le médecin il y a deux jours : elle est enceinte, pas mourante comme certains dans cet appartement, alors ça sert à rien de te faire du souci pour ça. Va plutôt te coucher, elles reviendront dans une vingtaine de minutes.
    _ Ok ok, j'abdique. Je vais à l'ombre, mais pas me coucher. Je veux pas rater le retour d'Heaven, expliquai-je alors en me levant du banc où je m'étais installé.

     

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    Mehdi m'aida à me relever, et me retint par le bras, au cas où mes frêles jambes décidèrent de ne plus remplir leur rôle, comme il leur arrivait assez fréquemment en ce moment. Je m'appuyai alors sur le bras bienveillant de l'égyptien, qui me dirigea à l'intérieur de l'appartement, où il m'assit dans le canapé du salon, devant la télé.

     

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    _ Je dois aller chercher Inaya et Sohan, me dit-il en me tendant la télécommande. Alors ne bouge pas ton cul de ce fauteuil tant que tu es ici tout seul avec Amir. C'est compris ?
    _ Oui Monsieur le pharmacien. Va chercher ta marmaille, va va … souris-je.
    _ Et ne claque pas en mon absence.
    Sur ces mots, il prit son portefeuille, qu'il enfonça dans la poche arrière de son pantalon, et il sortit de l'appartement, me laissant seul devant la télévision, surveillant par la fenêtre la respiration du patriarche.

     

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    Nous sommes désormais au Caire avec Heaven, et ce depuis plusieurs semaines, quand nous avons pu quitter le Japon après mon attaque. L'Égypte était notre dernière étape de notre voyage autour du monde, Heaven avait toujours rêvé de visiter les pyramides, le sphinx, voguer sur le Nil, et crever de chaud dans une fournaise devait arriver juste après dans son top cinq de ce pays. Et elle a pu faire tout ça, bien que sans moi, du moins, je n'ai pas pu l'accompagner partout, toujours resté sur le banc de touche à chaque excursion.

     

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    Au Caire, nous sommes logés chez Mehdi et Aya. Pharmacien de profession, avec quelques années de médecine derrière lui également, Mehdi a très vite cerné mon état lors de notre toute première rencontre, alors que j'avais de nouveau fait une attaque en centre ville, près de sa pharmacie. Heaven était allée chercher du secours, et c'est lui qui est venu à mon secours, m'administrant les médicaments dont je n'avais plus le droit de disposer depuis ma défection loin de mon cardiologue. Depuis, il m'administrait un traitement, certes trop faible pour mon état, mais assez fort pour que je tienne sur mes jambes les trois quart du temps, et ainsi, ne pas causer trop de souci à Heaven. Et par la force des choses, obligés de passer à la pharmacie tous les jours récupérer mes cachets, nous en sommes venus à loger chez eux, Mehdi nous ayant jugés d'assez digne confiance pour nous mêler à sa vie familiale.

     

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    Mehdi et Aya, la petite quarantaine pour lui, un peu moins pour elle, vivaient dans un appartement relativement raisonnable du centre du Caire, assez du moins pour loger désormais sept personnes : le couple, leur deux enfants, Inaya huit ans, Sohan trois ans, le père de Aya, Amir quatre-vingts ans révolus, Heaven et moi. Bientôt huit personnes, et j'appréhendais d'ailleurs beaucoup la venue au monde du bébé, je l'ai toujours dit après tout, moi et les gosses, une grande histoire d'amour.

     

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    Alors voici où nous en sommes avec Heaven, coincés en Égypte, du moins, moi je le suis, et plus passent les jours dans ce pays, cette ville, cet appartement, plus j'ai l'impression que c'est ici que je m'en irais, ici que je fermerai les yeux. Je me sens m'affaiblir de jour en jour, et la peur de l'après m'envahit de plus en plus au fil des jours, en arrivant même à passer mes nuits à regarder le plafond de notre chambre, incapable de trouver le sommeil : trop chaud, trop énervé, trop mal … Parfois, c'est Heaven qui m'empêche de dormir, non pas qu'elle ronfle, mais son avenir m'inquiète. Que fera-t-elle une fois que je serais parti, que je ne serais plus un boulet et qu'elle sera libre de vivre comme elle l'entend ? Que fera-t-elle si je meurs, là, maintenant, en plein cœur de l'Égypte, et qu'elle se retrouve avec tous ces papiers déjà incompréhensibles en anglais à devoir remplir en arabe ? Et ma mort ? Comment la vivra-t-elle ?

     

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    D'autre fois, c'est Meredith qui m'empêche de dormir. La photo de mon téléphone, j'ai fini par la faire imprimer, et elle ne me quitte plus, toujours dans la poche de mon jean. Elle est dans un état déplorable, plein de pliures, brûlée par le soleil, par un briquet alors que j'essayais de la rayer de ma vie. Mais je n'arrive pas à me résoudre à l'oublier. N'était-elle pas mon « ange tombé du ciel », qui m'a remis droit sur mes deux pieds ? N'était-elle pas celle qui m'a refais sourire, rire, et même aimer alors que je l'avais oublié ? Alors la nuit, j'attrape cette photo, et je la regarde. Je la regarde. Je la regarde. Je m'imprègne de son sourire, de sa joie de vivre et de sa bonne humeur. Je me rappelle de ces moments qu'on a passé ensemble, tous les moments. De notre première rencontre au pied du métro un matin de cours, à nos multiples engueulades, prises de becs, malentendus. À ces moments de tendresse partagés, à ces étreintes, ces baisers, ces caresses. À nos moments de complicités. À tout ce qui fait de Meredith l'un des êtres les plus importants de ma vie, avec mon frère et Heaven.

     

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    Et Raise … Lui aussi m'empêche de dormir. Cela fait plus de deux ans que je n'ai pas eu de nouvelles de lui. Je ne communique plus assez avec Cathe pour qu'elle pense à me parler de mon frère. On parle de tout, de rien, de la gueule affreuse que je dois avoir si je ressemble vraiment plus à un squelette qu'à un Aaron. On essaie de ne pas penser à ma mort imminente, on essaie de se convaincre que la vie est belle, que le monde est meilleur ailleurs, et que de toute façon, demain aussi le soleil brillera, alors pourquoi s'en faire autant pour quelque chose qui n'arrivera peut-être pas maintenant.

     

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    Un claquement de porte me sortit de ma torpeur, et je décrochais mon regard de la télévision et de ses programmes en arabe incompréhensible pour le diriger vers l'arche qui faisait communiquer le salon avec l'entrée de l'appartement.
    _ Heaven ? C'est toi ? Questionnai-je.
    _ Oui, oui, c'est nous, me répondit Aya. Merci de te soucier de ma présence aussi, continua-t-elle.
    Elles passèrent toutes les deux dans le salon, et mon regard fut comme bloqué sur le ventre rebondi qui se trouvait juste devant moi, et qui allait bientôt se transformer en bébé braillard, et débordant de vie. Cette vision me chamboulait à chaque fois, et bien que je sache qu'il ne s'agisse là que du ventre d'une femme enceinte, cette vie en puissance me fascinait.

     

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    Je stoppai mon admiration béate quand Heaven s'assit à côté de moi sur le canapé, me tirant de mes rêveries. Elle posa ses mains sur mes joues, me regardant dans les yeux, cherchant un quelconque signe de fatigue ou de maladie.
    _ Ca va ? Tu es un peu chaud, s'inquiéta-t-elle.
    _ Ce n'est rien, je m'étais endormi au soleil avec Amir tout à l'heure, j'ai attrapé un coup de chaud. Ne te fais pas de souci pour moi, je me porte comme un charme.
    Je lui souris, et elle me fit sa moue, celle qui voulait dire « Nan mais tu penses sérieusement ce que tu viens de dire là?! » avant de lâcher un profond soupir.

     

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    _ Tu vas finir par me tuer à ce rythme là Aaron, tu le sais ça au moins ?
    _ Oui, mais ce n'est pas ton enterrement auquel on doit assister prochainement, mais le mien, donc s'il te plaît, j'aimerais que tu y sois présente, d'accord ?
    _ Oui vil rouquin.
    Elle se pencha vers moi, et m'embrassa sur la joue puis se leva pour rejoindre Aya qui déballait ses affaires dans la cuisine. De là où j'étais, je pouvais entendre les recommandations de ma meilleure amie envers cette femme enceinte, notamment qu'elle devrait faire comme moi : poser son derrière sur le canapé, et ne plus en bouger jusqu'au retour de Mehdi. J'entendis Aya rire puis quelques secondes plus tard, elle vint s'asseoir à côté de moi, sa main caressant son ventre.

     

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    _ Alors comme ça, tu as décidé de prendre un bain de soleil sans crème solaire ?
    _ Tu sais, le rouge écrevisse est à la mode chez les Occidentaux, il fallait absolument que je m'y essaie.
    _ Je vois … Il faudra que tu me fasses admirer le résultat de ton bronzage dans sa totalité dès que possible hein . Je ne veux absolument pas louper ça.

     

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    Aya avait très vite compris, comme son époux, mon état de santé, ainsi que mes motivations et mes projets pour le « futur ». Cependant, et je l'en remerciais pour ça, elle ne s'inquiétait jamais pour moi, me parlant de la pluie, du beau temps, de mes exploits graphiques et de mes goûts spéciaux en matière de mode occidentale. Je ne sais même pas si elle a déjà tenté d'esquisser un « comment vas-tu ? » à mon égard, diamétralement opposé à son mari ou à ma meilleure amie qui vérifiaient la température de mon front et l'état de mes pupilles toutes les cinq minutes. Aya savait que j'allais « bien », du moins, aussi bien que possible pour cette étape de ma vie, et cela lui suffisait. Alors on passait des heures assis tous les deux dans le canapé à discuter de tout, de rien, comme aujourd'hui.

     

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    _ Qu'est-ce que tu entends en disant « dans sa totalité » ? questionnai-je, soupçonneux.
    _ Tu le sais très bien, me dit-elle d'un regard entendu.
    _Si Mehdi savait quelle femme tu es en réalité, il en serait retourné le pauvre.
    _ Mais que vas-tu imaginer toi ? Tu ne crois quand même pas que je cache des choses à mon mari ? S'indigna-t-elle faussement en attrapant la télécommande de la télévision pour zapper sur une chaîne d'information.

     

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    Je ne répondis pas, amusé, et portait mon attention sur l'écran où défilaient des informations diverses, locales ou internationales. Nous ne parlions plus depuis quelques minutes quand Heaven passa dans le salon, et m'interpella.
    _ Tu veux sortir un peu Aaron ? Me demanda-t-elle.
    _ Je croyais qu'on attendait Mehdi …
    _ S'il te plait, insista-t-elle.

     

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    J'abdiquai alors, me levai lentement et avançai avec quelques difficultés jusqu'à ma meilleure amie qui tendait son bras salvateur vers moi. Je m'y accrochais alors et nous sortîmes de l'appartement, puis de la résidence, à la vitesse de deux mollusques retraités, notamment pour descendre les marches. Une fois à l'extérieur, j'inspirai une grande bouffée d'air frais, et tournai la tête vers Heaven.
    _ Et où va-t-on ? Demandai-je alors que nous continuons notre chemin.

     

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    _ Sur le bord du Nil, ça te va comme destination ?
    _ J'adhère, mais je fais pas la course avec les crocos, alors choisi bien !
    Elle rit, me répondit d'un « bien sûr » tout en souriant et héla un taxi qui passait, pour nous conduire auprès de notre destination.