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    De son côté, à Bloomington, Xander avait le visage rivé sur l'écran de son ordinateur. Il avait enfin, après de très longues négociations avec sa sœur Chloé, récupérer l'amour de sa vie, sa tablette graphique. Retrouvée deux heures plus tôt, le jeune homme s'était empressé de la rebrancher, d'allumer son logiciel de dessin pour renouer avec sa plus grande passion : le dessin. Il en avait même choisi de ne pas suivre ses parents et sa sœur qui étaient sortis se dégourdir les jambes pour apprivoiser leur nouvel univers. De toute façon, pour ce que ça allait l'intéresser, il va bientôt déménager pour sa ville natale d'ici quelques semaines afin de poursuivre ses études dans une école d'art graphiques réputée.
    Sa ville natale, Houlton, probablement celle où vivait également ses parents. Après tout, même l'écrin de son pendentif, qui n'avait rien à voir avec celui-ci, venait d'une bijouterie de Houlton bien que le reste de l'adresse ait été totalement effacé par le temps. Ça ne pouvait pas être une coïncidence à ses yeux.
    Cependant, il s'est bien gardé de parler de ses projets à ses parents. Du moins, ils savent que le jeune homme avait choisi cette ville pour la suite de son cursus universitaire, mais loin d'eux l'idée qu'il puisse partir à la recherche de ses origines. Ils le connaissaient le Xander, de toute sa vie, il n'avait jamais été curieux de ses origines face à eux. « Il doit se plaire dans sa situation » que répète souvent Alexis à son épouse quand ils ne sont plus que tous les deux.

     

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    Pourtant, il ne s'y est jamais plu. Il savait bien, et depuis l'enfance, que quelque chose ne collait pas pour lui. Après tout, rien que ses traits étaient hors du commun, hors de sa famille. Il aimerait tant savoir à qui appartenait ses yeux d'un vert profond, ou encore sa chevelure ébène totalement incontrôlable. Il aimerait les rencontrer ses parents, il parait qu'ils s'aimaient selon la lettre que Sarah – sa mère adoptive, la première épouse de Alexis – lui avait laissé, alors il se dit qu'ils sont peut être encore ensemble aujourd'hui. Il aimerait leur parler, leur raconter son enfance, ses doutes et il aimerait aussi comprendre leur choix de l'abandonner. Enfin, il s'en doute quand même un peu. Il n'y a qu'une seule raison qui pousse les gens qui s'aiment à ne pas garder le fruit de leur amour : ils ne pouvaient pas l'élever, ils devaient probablement être très jeunes, voire même des amants maudits, genre Roméo et Juliette et contraints sous le choix de leur parents à abandonner cet enfant pour ne pas faire de scandale.
    Puis, il ferme les yeux, cherchant à recréer mentalement le visage de ses parents. Qui aurait quoi ? Les yeux, il en est persuadé que ce sont ceux de sa mère. Il l'imagine grande, élancée, presque mannequin avec des billes vertes dissimulée derrière des cheveux châtains, pourquoi pas chocolat. Et son père ? C'est lui qui devait avoir les cheveux dans tous les sens. Son air mystérieux, il le tient de lui, ainsi que sa peau pâle, sa mère est sûrement le genre de personne à bronzer dès que le soleil sort de derrière les nuages. Et de fil en aiguille, leurs visages se dessinent clairement dans l'esprit de Xander qui se met alors à dessiner ses parents oniriques à l'aide de son ordinateur, ça lui changera un peu de copies de personnages de jeux-vidéos qu'il fait pour passer le temps.

     

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    Son croquis lui pris une petite heure, et il était assez fier du résultat quand soudainement, la maison se mit à trembler quand la sonnette retentit. Toujours pas habitué aux sons de cette nouvelle maison, Xander en fit un bon sur sa chaise avant de réaliser que c'était probablement le locataire de ses parents qui passerait déposer le premier loyer. Zélie l'avait prévenu, et il n'avait que à récupérer l'enveloppe et à signer le reçu que lui présenterait Monsieur Stewart. Un jeu d'enfant.
    Xander se leva alors de sa chaise et fila au rez-de-chaussée, traînant quelque peu les pieds. Il n'aime pas spécialement la compagnie des gens, et donc devoir rencontrer le locataire de ses parents ne l'enchantait guère plus que ça, d'autant plus que, rappelons-le, il ne se souvient absolument pas de lui, sauf de ses yeux qu'il se rappelle être d'un bleu clair très intense.

     

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    Il ouvrit alors la porte sur un jeune homme blond platine, légèrement plus grand que lui, beaucoup plus imposant que lui, il faut le rajouter, avec des yeux qui ne laissaient place à aucun doute. C'était bien le locataire de ses parents, Kellan.
    - B... bonjour Monsieur Stewart, baragouina Xander sans chercher à se décaler de la porte de la maison pour laisser entrer l'homme en face de lui.
    - Kellan, lui répondit-il, avenant. On a le même âge, non ? On peut bien s'appeler par nos prénoms, si ça te dérange pas, compléta-t-il avec un tutoiement.
    - Oui, pas de problème, conclut Xander sans un mot de plus, mais le cœur battant à tout rompre.

     

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    Il se rappelle maintenant pourquoi il ne lui restait en souvenir de ce jeune homme que ses yeux et une gêne palpable. Xander ne pouvait pas détacher son regard de celui de son interlocuteur, et il priait intérieurement pour que l'on entende pas son cœur cogner contre sa cage thoracique.
    - Je viens pour le loyer, brisa alors le silence Kellan en tendant une enveloppe vers Xander.
    - Oui, je suis au courant.
    Xander tenta de reprendre contenance pour ne pas avoir l'air d'un idiot à réagir de la sorte face à cet homme. Mais qu'il était beau, se perdit-il à penser avant de tout de suite secouer la tête comme un réflexe pour chasse cette pensée de son esprit avant de rougir violemment quand le mot « gay » lui traversa l'esprit pour expliquer sa réaction totalement … inexplicable, du moins à ses yeux.
    - Euh, ça va ?

     

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    Le blond fit un pas en avant quand il remarqua l'étrange réaction de son interlocuteur. Lui, tout ce qu'il en voyait, c'était un homme pâle comme la mort, les joues en feu avec un cœur qui tambourinait de façon totalement irrégulière. Et c'est là qu'il se souvint que, au dîner, Xander s'était levé pour sortir, d'un placard de la cuisine, un pilulier parfaitement organisé et en avaler l'intégralité d'une case, soit quatre gélules multicolores.
    - Ah, mais tu es malade, dit-il finalement avant de l'attraper par les épaules. Faudrait que tu t’assoies, et vite.
    Il rentra alors dans la maison et tira Xander jusque dans le salon où il l'assit dans un des fauteuils de cuir de la pièce. Kellan s'assit en face de lui, sur la table basse, sans le quitter du regard, en espérant qu'il n'ait pas besoin d'appeler les pompiers s'il faisait une quelconque attaque.

     

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    Affreusement gêné, Xander rougit de plus belle et cacha son visage dans ses mains. Voilà qu'il le croyait en pleine crise cardiaque parce qu'il avait osé penser, un quart de seconde, être gay. Trouvez lui un trou de souris dans la seconde, là maintenant, il en a besoin. D'autant plus que Kellan commençait à paniquer en lui demandant s'il avait besoin d'eau, ou de médicaments, ou s'il devait appeler les pompiers.
    - Ça va. Je dois signer ton reçu, lui dit Xander en sortant finalement la tête de ses mains.
    Il était toujours autant rouge pivoine, mais il ne risquait pas de retrouver sa pâleur naturelle si Kellan restait dans le coin. Il fallait absolument qu'il quitte cette maison le plus vite, et Xander irait se cacher ensuite de honte sous sa couette en priant très fort pour ne plus jamais recroiser le regard de cet homme de toute sa vie.
    - Je crois que tu as d'autres priorités là, t'es pas dans ton état normal, contredit Kellan. Je peux t'aider à monter jusque ta chambre si tu veux te reposer, ce serait sûrement plus approprié.
    - Je vais bien. Je signe ton reçu et je monte moi même dans ma chambre.

     

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    Il tendit la main vers le blond pour que celui-ci lui donne son reçu, ce qu'il fit sans ciller. Xander s'empara d'un crayon qui traînait sous ses yeux pour le lui signer avant de le lui rendre aussi sec, lui lançant un regard assez explicatif quant à son volonté de le voir partir de la maison dans l'instant.
    - Donne moi ton téléphone, lui fit Kellan en se relevant.

     

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    Il tendit la main vers le « malade », le regard décidé sans la ferme intention de bouger. Après quelques secondes, il s'impatienta, réitéra sa question qui demeura sans réaction de la part de Xander, si ce n'est un « pourquoi ? » lancé sur la défensive. Kellan ne lui répondit pas, fouilla le jeune homme pour lui subtiliser son téléphone et y entrer ainsi le sien, avant de faire bipper son cellulaire dans sa poche. Il lui tendit alors sa propriété subtilisée tout en le prévenant que s'il n'avait pas de nouvelles de lui d'ici deux heures, il appelait Police Secours.
    - C'est bon ? T'as fini ? Gronda Xander en se relevant son siège.
    - J'attends ton appel, conclut-il finalement avant de rebrousser chemin et de sortir de la maison pour rejoindre sa voiture.

     

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    Xander le regarda faire par la fenêtre de la maison, et quand la voiture noire sortit de la propriété, il s'empressa de monter dans sa chambre pour aller se vautrer sur son lit, en laissait au passage cette fichue enveloppe sur le bureau de sa mère – il ne manquerait plus qu'il perde le loyer.

     

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    Et à peine dix minutes plus tard, son téléphone sautilla sur son édredon, lui annonçant l'arrivée d'un texto. Rouge de gêne, il attrapa son cellulaire, de peur que ce soit un message de Kellan qui lui demanderait de ses nouvelles. Et quelle ne fut pas sa déception quand il se rendit compte que le message émanait de sa petite amie qui venait prendre de ses nouvelles, tout en piaillant qu'elle avait hâte que les vacances d'été commencent.
    Il ne sentit pas tout de suite ce pincement au cœur quand il se rendit compte que le message ne venait pas de Kellan. Il l'ignorait, ça ne pouvait pas être ça. Et pourtant, les deux heures passèrent et il ne faisait que guetter l'écran de son téléphone, dans l'attente d'un message du jeune homme. Et il était hors de question qu'il le lui envoie ce message. C'était totalement ridicule, il n'était pas malade, il était juste gêné.

     

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    Et alors qu'il se relevait pour reprendre ses activités graphiques sur son ordinateur, la porte de sa chambre s'ouvrit dans un fracas monumental sur une jeune fille de quatorze ans, blonde comme les blés qui fila directement derrière son frère pour l'enserrer dans ses bras.
    - T'as dessiné quoi ?  lui demanda Chloé en regardant par dessus son épaule.
    Le croquis représentant les parents biologiques de Xander était toujours là, et il lui répondit que c'était deux personnages totalement aléatoire qu'il a dessiné sans trop réfléchir.

     

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    - Elle a tes yeux la fille, lui dit alors Chloé. Mais c'est chouette que tu puisses redessiner hein ?
    - La faute à qui si ça fait six mois que je n'ai rien pu faire de concret sur cet ordinateur ?
    En compagnie de ses proches, Xander laissait tomber ses barrières linguistiques et formulait des phrases bien plus complexes qu'un sujet-verbe-complément. La jeune fille lui tira la langue en lui pinçant gentiment les côtes. Puis elle s'éloigna de son frère pour reprendre la direction de sa chambre.
    - Au fait, Maman a la flemme de faire à manger, on va au restaurant ce soir, qu'elle lui dit en disparaissant complètement de la pièce.

     

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    Le jeune homme ne prit pas la peine de lui répondre, et son regard se tourna vers son téléphone qui lui affichait l'arrivée d'un nouveau message, d'un destinataire inconnu.
    « Toujours en vie ? »
    Xander esquissa un sourire sans vraiment s'en rendre compte, et sans rougir cette fois-ci. Et il s'empressa de prendre son téléphone pour lui répondre d'un très sobre « Oui » sans fioriture. Reposant son téléphone, il termina son dessin, un sourire différent de d'habitude lui illuminant le visage.