• Epilogue

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    Un grand soleil brillait aujourd'hui, le chant des oiseaux accompagnait ma marche silencieuse en dehors du cimetière, qui se trouvait sur mon chemin entre la maison, et l'appartement où résidaient Meredith et Emilien. Ce dernier m'avait fait passer l'invitation de sa mère il y a quelques jours en milieu d'un cours de maths. Et depuis, il se sentait gêné en me regardant, je savais bien ce qu'il se passait, parce que tout comme moi, il avait compris ses origines. Il ne me regardait plus comme une camarade de classe, mais comme une sœur. Et comment n'avais-je pas pu m'en rendre compte plus tôt ? Quelque chose dans son regard m'avait toujours semblé familier, mais je n'avais jamais réussi à mettre le doigt dessus. Tout simplement parce que ce n'était pas juste « quelque chose », mais c'était lui en entier. Ses yeux, son nez, sa bouche, son visage, ses cheveux … Tout cela n'était que le reflet de la personne que nous avions en commun, et dont je n'avais hérité que de la couleur de ses iris.

     

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    J'avais enfoncé mes mains dans mes poches juste après avoir déposé une fleur sur la tombe de mon père, et j'avançais silencieusement vers leur appartement. J'avais hâte, terriblement hâte. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine, car la fin de la vie de mon père, elle se dessinait juste devant moi. C'était Meredith qui détenait la dernière pièce du puzzle. C'est elle qui a vécu avec lui ses derniers jours. C'est elle qu'il a finalement choisi, ce qui fut pour moi une aussi grande surprise que quelque chose de tout à fait normal. Je ne pouvais arriver qu'à cette conclusion : il l'aimait, et il n'a jamais cessé.

     

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    Mes jambes me portèrent finalement à l'appartement, où je vis Emilien, qui m'attendait à l'extérieur. Ses cheveux qu'il laissait pousser depuis plusieurs mois lui balayaient le visage de façon presque artistique, cachant ses prunelles sombres et son sourire rieur. Il tendit la main vers moi, fit un mouvement du poignet pour attirer mon regard et m'inviter à entrer dans le jardin. Je m'exécutai sans peine, et le rejoignit.

     

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    _ J'avais peur que tu ne viennes pas, m'expliqua-t-il en souriant. Je sais que ma mère peut avoir des aspects effrayants.
    _ Tu n'avais aucune raison de t'inquiéter, je n'aurais loupé cela pour rien au monde.
    Je le gratifiai d'un sourire, auquel il me répondit doucement. Il esquissa un mouvement vers la porte fenêtre quand je me penchai pour lui attraper le poignet, voulant le retenir encore un peu avec moi.
    _ Un problème ? S'enquit-il.

     

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    _ J'aimerais te poser une question, lui dis-je en gardant ma main sur son poignet.
    _ Je t'en prie.
    _ Tu m'as dit que tu avais retrouvé ton père, n'est-ce pas. Je pourrais connaître son nom ?
    Il sourit, un peu moqueur. Il avait changé. Il n'était plus ce garçon effacé que j'ai connu, il était sorti de sa coquille, comme un papillon de sa chrysalide, et il me permettait de voir toutes les couleurs de son sourire. Il avait finit par grandir, par mûrir, et surtout par se définir.

     

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    _ Il me semble qu'on a le même … sœurette.
    Son sourire gagna mes lèvres, qui s'étirèrent à leur tour. J'avais une envie folle de me caler dans le creux de son épaule, de fermer les yeux et de ne plus bouger, blottie contre mon frère, le sosie de mon père. Cependant, je n'arrivais pas à bouger, abasourdie par une vérité que je tenais comme acquise depuis plusieurs semaines.

     

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    La porte vitré coulissa, et Meredith sortit de chez elle, tout sourire. Coincée dans une tenue assez « punkette », des rangers, un pantalon vieilli et un tee-shirt coloré, elle s'approcha de moi et me prit la main dans les deux siennes.
    _ Je vois que tu as trouvé la maison, je t'en prie, entre, ce serait bête de te laisser dans le jardin.
    Elle accompagna son geste d'un sourire chaleureux, et je la suivis dans l'appartement, accompagnée d'Emilien, et nous nous installâmes tous les trois dans le salon. La cuisine respirait l'odeur de cuisson, de lessive, et peut-être, un peu de poussière. Une odeur qui nous fait sentir chez nous. Je m'enfonçais dans les coussins du canapé, et posait mes yeux un peu partout sur le décor. Je n'ai jamais vu l'appartement de mon père du temps où il y vivait, même en photo.

     

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    Tout ce que je sais, c'est par les descriptions de ma mère : c'était un appartement très coloré, mais à la fois très sobre. Une grande pièce unique, la chambre séparée du reste par un paravent en fer, des meubles cosy, de larges baies vitrées qui laissaient passer la lumière à l'intérieur. Ce que je voyais devant moi ressemblait fortement à ce qu'elle m'avait décrit, bien que je me doute que la décoration avait changé au fil des ans, parce qu'elle avait mûri, elle s'était retrouvée d'abord seule, avait déménagé avec son mari, et avait eu un fils. Toutes autant de preuves que le temps est passé dans cet appartement, et qu'il n'a jamais pu rester figé.
    _ Veux-tu quelque chose à boire ?

     

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    Meredith me sortit de mes pensées, et je lui répondais par la négative d'un simple hochement de tête, avant de retourner à ma contemplation, mais cette fois-ci, mon regard resta fixé sur le visage de Meredith. C'est la deuxième fois que je la voyais, mais c'est comme si je la redécouvrais. Son visage rond, presque enfantin. Ses yeux sombres rieurs, d'un bleu envoûtant, la petite ride qui formait une parenthèse sur sa joue quand elle riait, ses cheveux ondulés qui lui chatouillaient le cou, sa posture, droite, soulignant sa place dans la société, et le contraste de sa tenue inappropriée pour sa condition, selon les critères de normes établies.

     

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    _ Je suppose que tu as de nombreuses questions, me dit-elle. Mais je souhaite te prévenir que tu n'es pas la seule.
    Elle dirigea son regard aimant vers son fils, qui guettait les réactions de sa mère, à l’affût de chaque parole comme s'il était perdu dans le désert et regardait un oasis se dessiner au loin, ne sachant pas si cela révélait du miracle, ou si cela était bien réel.
    _ Je ne sais même pas par où commencer, rit-elle. Ce fut tellement rapide et lent à la fois.