• Epilogue

    - 2014 -

     

    Les mains de Meredith était scellées l'une à l'autre, dans un enchevêtrement de doigts. Ses articulations blanchissaient au fur et à mesure qu'elle serraient ses doigts les uns sur les autres. Ses bras tremblaient, sa voix s'était engourdie et quand je je relevais le visage, je vis que le sien était rougi, des ombres marquées sous ses yeux. Elle était sur le point de pleurer, mais elle se retenait. Elle nous regarda tous les deux, puis son regard se porta sur son fils, qu'elle ne lâcha pas.

     

    - 2014 -


    _ J'ai su quelques jours après l'enterrement que je t'attendais, dit-elle à son fils. J'avais presque vu ça comme un cadeau du ciel, qui me prouvait que Aaron n'était pas mort, mais qu'une partie de lui vivait encore en moi. J'étais égoïste, car je ne me répétais que ceci « Aaron vit en moi ».
    Elle sourit tendrement à son fils, d'une expression presque religieuse, une réelle fascination pour le rouquin.
    _ Mais il m'avait fait promettre quelque chose, à ton sujet, continua-t-elle.
    Cette fois-ci, elle tourna sa tête vers moi, et me regarda, souriante. J'étais encombrée par son regard, je ne savais pas quoi en faire, comment y réagir. Papa lui avait parlé de moi, elle lui a promis quelque chose pour moi.

     

    - 2014 -

     

    _ Il m'a expliqué que Heaven était enceinte, et qu'il était le père. A cette annonce, tu te doutes bien, Mélie, que je n'ai pas été très tolérante. L'homme que j'aimais avait fait un enfant à sa meilleure amie. Alors il m'a fait promettre ceci « Ne la déteste pas ». Il est vrai que je n'ai pas compris les raisons de son geste, ni de ses paroles. Je n'ai pas pu le lui promettre.
    Je la dévisageai, incrédule et bouche bée. Si je m'attendais à ça de sa part …

     

    - 2014 -

     

    _ Et puis, le jour de l'enterrement, j'ai vu Heaven. J'ai vu ses gestes, et j'ai vu qu'elle était étrangement seule dans cette foule. Personne ne s'était approchée d'elle tout du long de la cérémonie. La seule personne qui semblait être avec elle, à ce moment là, c'était toi. Et j'ai compris que sa promesse était « Ne nous déteste pas » plus que celle qu'il m'a formulé. Tu n'es pas née d'un amour physique de deux personnes qui se rencontrent, s'enlacent et s'oublient. Tu es née d'une amitié que ton père n'a jamais pu se permettre de dissoudre, même s'il lui advenait de mourir.

     

    - 2014 -


    Je souris, les larmes aux yeux. Ses paroles faisaient échos à celles que mon père avait dit à Maman pour justifier de sa volonté de me mettre au monde. « De ton vivant, plus jamais tu ne seras seule ». Il ne l'a jamais abandonnée, il m'a simplement confié cette mission de permettre à ma mère de vivre et de garder espoir. Mettre autant d'espoir dans un aussi petit bébé, c'est tellement insensé que cela me fait sourire. Aujourd'hui, ma mère est encore là, plus forte que jamais. Dois-je ainsi croire que j'ai réussi ma mission ?

     

    - 2014 -

     

    _ Et pour moi ? Demanda Emilien en regardant sa mère.
    _ Je pense qu'il est parti sans même savoir que tu existerais, et que tu lui ressemblerais autant.
    Elle esquissa un sourire, empli de fierté pour son fils.
    _ Alors je t'ai caché. Quand j'ai appris ton existence, je suis partie, et tout le monde a fini par croire que j'étais morte de chagrin suite à la mort de Aaron. Tu es né dans la ville où tu as grandi, j'ai pris le nom de jeune fille de ma mère, j'ai jeté mon alliance dans l'Hudson et on a avancé tous les deux.

     

    - 2014 -

     

    Elle se tourna vers moi, en souriant.
    _ Si je t'ai menti la dernière fois au sujet des origines de Emilien, c'est parce que, c'est toi, la fille légitime de Aaron. Il t'a voulu, il t'a mise au monde de manière consciente. Et je ne voulais pas causer plus de tort à Heaven, je sais que pour elle, ce fut dur de choisir de me le « laisser » et de s'éclipser …
    Je la regardais, interrogative, butant sur trois mots « me le laisser ». Elle comprit tout de suite ma question muette et elle reprit.
    _ Il ne voulait pas revenir vers moi. Il ne voulait pas que je m'accroche à lui. Mais elle se refusait l'idée d'être égoïste, alors qu'elle savait que je l'attendais. Alors, elle a détourné son attention, et au lieu de rentrer chez elle, ils sont arrivés chez moi, et elle l'a poussé dans mes bras.

     

    - 2014 -

     

    _ Vous avez revu Maman depuis ?
    _ Non. La dernière fois que je lui ai parlé, cela remonte à vingt ans maintenant. Et je le regrette presque. Je n'ai jamais pu la remercier de ce qu'elle avait fait pour moi. A l'enterrement, nous nous étions évitées. Nous n'avions chacune pas assez de recul pour apprécier l'autre.

     

    - 2014 -

     

    Elle se leva, et nous regarda tous les deux, fière des deux personnes qu'elle avait sous les yeux. Comme si nous étions tous les deux ses enfants, bien que cela ne soit pas le cas. Elle passa son poignet sur ses yeux, voulant effacer ses larmes imaginaires, et nous regarda.
    _ Soyez fiers de ce que vous êtes, votre père n'était pas seulement un homme du nom d'Aaron aux multiples défauts. Il était quelqu'un de très généreux, qui a toujours voulu faire passer ses proches avant lui. Vous êtes la preuve de son amour pour nous, ne l'oubliez pas.
    Et elle partit dans la cuisine, servir le repas du midi.

     

    - 2014 -


    Emilien et moi nous regardâmes. Quelque chose pétillait dans son regard sombre, et il se mit à sourire. A cet instant, il me faisait penser à mon père, adolescent, comme je l'ai vu sur l'une des nombreuses photos que ma mère m'a montré. Il se leva, s'assit à côté de moi et passa son bras autour de mes épaules, et m'attira contre lui, se cachant dans mon cou. Mes doigts s'accrochèrent à ses vêtements, et je ne pus m'empêcher de pleurer. Mais je ne sus dire de quoi : de peur, de tristesse, ou de joie.

     

    - 2014 -


    Peu m'importait, j'étais complète. J'avais de nouveau un père, j'avais découvert un frère. J'étais ce que Aaron avait de plus précieux sur terre, alors je le partagerais avec eux.