
Une dizaine de kilomètres seulement séparait Houlton de Woodstock, petite ville située de l’autre côté de la frontière, au Canada. An connaissait bien la ville, elle y était souvent arrivée par ici avec ses amis ou sa famille. Elle avait donc très bien su à quel endroit de la ville correspondait l’adresse. C’était celle d’un petit bar assez éclectique devant lequel elle était déjà passé, sans jamais y rentrer. Elle s’était donc garée à proximité, et avait fini le reste du trajet à pied.
La nuit était déjà tombée sur la ville, et An pressa un peu le pas. Elle commençait à avoir froid, avec les jambes dénudées comme ça.
Elle vit le bar se dessiner un peu plus loin. Quelques personnes y étaient assises, et une autre, se tenait debout, un peu en détachement du bâtiment. Est-ce qu’il s’agissait d’Ewan ? Elle regrettait de ne lui avait jamais demandé de photo, ça lui simplifierait grandement la vie en cet instant.

Alors à quelques mètres de sa destination, elle sortit son téléphone afin d’appeler Ewan et lui dire qu’elle était arrivée. L’homme en face d’elle sortit à cet instant son téléphone de sa poche, et quelques secondes plus tard, elle entendit pour la première fois la voix d’Ewan.
- T’es là ? demanda une voix plutôt grave de l’autre côté du fil.
An rougit aussitôt. Il avait la voix plus mûre qu’elle ne l’avait imaginé. Elle était en train de se dire qu’il devait être bien loin de l’image qu’elle s’était faire de lui. Après tout, elle ne savait rien d’Ewan si ce n’est qu’il était britannique, qu’il aimait les crumpets et la Reine d’Angleterre.
- Oui, répondit-elle une fois qu’elle eût retrouvé ses esprits.
- Tu n’aurais pas une robe rouge hyper courte à tout hasard ?
- Et toi un tee-shirt blanc et … euh, vert ?
- Bleu, mais tu n’étais pas franchement loin. J’arrive.
Il raccrocha, et l’homme qu’elle avait repéré quelques minutes plus tôt rangea son téléphone. Il glissa ses mains dans ses poches, et s’avança vers An, d’un pas assuré. La jeune femme se tritura les doigts, à la fois folle d’impatience, et d’appréhension. Et si c’était un vieux croûton de 65 ans ?

L’homme en face d’elle passa sous la lumière du lampadaire, et elle soupira de soulagement. Il n’avait pas soixante-cinq ans, la voilà rassurée. Mais il était plus âgé. Bien plus âgé qu’elle. Il s’arrêta devant elle, et elle rougit aussitôt.
- Annie ? demanda-t-il avec un petit sourire.
- Je m’appelle An. Ewan donc …

- Philip. Ravi de te voir enfin pour de vrai. Je me doutais que tu devais être belle, mais là, tu es renversante.
- Merci, dit-elle du bout des lèvres, rougissante. T’es pas mal non plus …
- Tu me rediras ça quand tu me regarderas vraiment. T’as l’air effrayée, t’inquiète, je ne mords pas. Tu veux aller boire quelque chose ?
- Euh, oui, bonne idée.

Philip tourna les talons pour prendre la direction du bar, An à sa suite. Elle ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle s’était attendue à rencontrer un étudiant, comme elle, et non pas un homme qui avait largement dépassé les trente ans. Mais malgré ça, elle ne se sentait pas méfiante vis-à-vis de Philip. Il était certes plus âgé que prévu, cependant An se sentait à l’aise à côté de lui.
Elle entra dans le bar à sa suite, et elle le suivit à l’étage. Un autre couple était installé. Ils passèrent à côté d’eux, et Philip s’installa sur le canapé libre. La jeune femme fit de même, posant ses mains sur ses genoux, un peu raide.
- Je suis content que tu aies changé d’avis, j’auras trouvé ça dommage de ne pas te voir alors que j’étais vraiment juste à côté.
- Oui, moi aussi je suis contente de te voir enfin.
- Ah oui ? Pas déçue ?
Il fit signe à un serveur qui passait et il commanda deux bières avant de le laisser disparaitre dans les escaliers.

- Déçue ? Non. Surprise peut-être. Je pensais que tu aurais vingt ou vingt-cinq ans, et pas …
Elle ne continua pas. Si ça se trouve, elle se faisait des idées, et il avait vraiment le même âge qu’elle environ, et il avait seulement l’air plus âgé que son âge. Philip esquissa un sourire un peu moqueur, attendant la suite, qui ne vint pas.
- Et pas ? insista-t-il.
- Tu as quel âge ? demanda An de but en blanc.
Au moins, comme ça, elle serait fixée.
- Trente quatre ans. Et toi ?
- Je viens d’avoir dix-neuf ans, répondit An.
- Tu viens ? J’ai raté ton anniversaire ?
- T’es pas le seul. C’était le deux septembre.
- Joyeux Anniversaire en retard alors. Si j’avais su, je t’aurais apporté un cadeau, ou un gâteau.
- Ce n’est pas la peine. Même mon co… enfin, bref.
- Il t’a oublié ? Ton copain …

Les larmes lui montèrent aux yeux, et elle hocha la tête de haut en bas, lui apportant une réponse positive. Elle n’avait pas vraiment envie de pleurer ce soir, mais c’était plus fort qu’elle. Entre le départ de son père, celui de GK, Emma puis Camille, et Gabe qui ne pouvait pas venir la voir, elle saturait.
- Désolé, je ne voulais pas te faire pleurer.
- Ne t’excuse pas. Ce n’est pas à cause de toi que je pleure.
- Tu veux en parler ? demanda-t-il.
- Non. C’est bon. Je ne suis pas venue ici pour pleurer, mais pour m’amuser. Donc je laisse Gabe et mes problèmes chez moi.
Elle s’empara de sa bière qui venait d’arriver et en but une longue gorgée. Philip ne la quittait pas du regard, avec un léger sourire. Il ne savait pas vraiment ce que An avait pu vivre dans sa courte vie, mais il devait avouer qu’il émanait d’elle une aura particulière, une aura de battante.

- Alors, dis-moi, reprit An quand elle eut reposé sa bière. Si tu as trente-quatre ans, ça veut dire que tu as un boulot, du moins, en âge d’en avoir un, et puis, si tu es capable de venir d’Angleterre pour le Canada, c’est que tu dois avoir des moyens, donc un super bon job. Donc, tu fais quoi ?
- Je suis prof, dit-il en riant. Et je n’ai jamais dit que je vivais en Angleterre, seulement que j’étais anglais. Je ne gagne pas ma vie si bien que ça.
- Ah bon ? Et tu habites où alors ?
- Aux Etats-Unis.
- C’est grand. T’as pas plus précis ?
- Burlington, si tu veux que je sois précis.
- Ah ouais … Mais alors, t’es pas loin de la frontière non plus. Comment tu savais que je n’habitais pas loin de la frontière ? dit-elle en haussant un sourcil.
- Tu me l’as dit. Quand tu devais partir en excursion au Canada.
- Ah … boulette que je suis, dit-elle en rougissant. Pardon, je pensais que tu me suivais.
- Eh non. Même si je pourrais, je dois avouer.
- Tu pourrais, de quoi ?
- Te suivre. Tu me plaisais déjà beaucoup par écrit, et je le confirme d’autant plus maintenant que je te vois.

An piqua un fard monumental. Elle ne s’attendait pas vraiment à une telle déclaration de sa part. Mais contrairement à ce qu’elle aurait pu croire, cela ne la mit pas mal à l’aise. Elle était même flattée. Mais ce n’était vraiment pas une bonne idée. Ce n’est pas parce que Gabe a dû annuler leur rencard, qu’elle devait sauter dans les bras du premier venu. Elle a un peu plus de respect que ça pour Gabe, et pour elle.
- Ecoute, Philip. Je suis flattée, vraiment. Mais j’ai un petit ami …
- Oui, peut-être. Mais il n’est pas là aujourd’hui, et clairement, c’est lui qui te fait pleurer.
- Oui, il n’est pas là, et il m’exaspère vraiment. Mais je suis amoureuse de lui, et je n’ai pas l’intention de lui faire de la peine.
- Tu ne lui feras de la peine que s’il le sait. Et ce qu’il ignore ne pourra pas le faire souffrir. Donc …

Il s’approcha d’elle, sans la brusquer. Et elle devait bien avouer qu’elle avait terriblement envie de l’embrasser. Ce n’était pas seulement physique. Après tout, elle ne le connaissait physiquement que depuis quelques heures. Elle ressentait vraiment quelque chose pour lui, mais tant qu’il était loin d’elle, cela n’avait pas vraiment d’importance qu’elle ait des sentiments pour Ewan. Ewan était l’ami d’internet, celui qui vivait loin, en Angleterre, et à qui elle pouvait tout dire.
Philip était un homme, en chair et en os, juste devant elle, et vers lequel elle était indubitablement attirée. Lui aussi savait tout d’elle, ou presque. Et lui, il était là. Devant elle. Alors que Gabe l’avant abandonnée.
Et puis, elle ne le reverrait jamais. Burlington c’était un autre état, à des heures de route. Elle ne le reverrait jamais après ce soir. Et ce n’est pas un baiser qui risquait de changer le monde. Philip avait raison. Ce que Gabe ignorait ne lui ferait pas de mal.
Alors elle s’approcha de lui, et accepta ce baiser qu’il lui proposait.
