
Il était pratiquement deux heures du matin, et Xander était toujours debout. Installé devant son ordinateur dans sa chambre, il attendait l’appel que Kellan lui avait promis à son arrivée à Bloomington, pour s’assurer que l’avion n’avait pas crashé en chemin. Il y avait peu de chance, mais ça n’empêchait pas d’être dangereux.
Donc en attendant des nouvelles, il s’était mis à se renseigner sur la ville qui l’avait vu naître. Bulletin municipaux, plans, quartiers, et surtout hôpital. Celui où il était né. C’était le seul de la ville, il ne pouvait pas donc être d’ailleurs. Il avait d’ailleurs farfouillé un peu dans ses dossiers pour retrouver son acte de naissance. Et ce document lui avait toujours été étrange. Il était né sous X, c’était un peu plus court que les autres.
Le quinze août deux mille dix, à dix heures quarante-huit minutes du matin, est né, hôpital Général d’Houlton, (Houlton, Maine, USA), Spencer, de sexe masculin, de père inconnu et de mère inconnue.
Dressé le quinze août deux mille dix à 15h sur la déclaration du chef de service, qui, lecture faite et invité à lire l’acte, a signé avec nous, officier de l’état civil.
Il le connaissait par cœur. Parce qu’il n’y avait rien dedans. Pas un nom, hormis le sien. Il ne sait pas qui l’a déclaré, qui a signé l’acte. Celui-ci n’est paraphé que d’une croix, sans plus. Il se demandait parfois s’il avait vraiment la bonne déclaration dans les mains. Ça ressemblait plus à une farce qu’à autre chose.

Mais il n’avait pas mieux, alors il devrait faire avec. Et c’est avec ce petit papier qu’il se présentera à l’état civil de l’hôpital, espérant en apprendre plus sur son histoire. Il n’avait pas encore fixé de date. Il avait hâte. Tellement hâte. Mais il ne se voyait pas affronter ça tout seul. Il n’avait pas vraiment parlé à Kellan de sa quête. Il savait qu’il était né ici, mais pas qu’il souhaitait retrouver ses parents. Ses propres parents n’étaient pas vraiment au courant non plus. Il ne savait pas comment le leur dire. Dire qu’il avait besoin de ses racines, de comprendre d’où il venait, pourquoi on l’avait abandonné. Sarah l’aurait compris, elle. Après tout, c’est elle qui lui avait fait passer ce collier, pour lui donner des racines et l’encourager à les retrouver. Mais Alexis ? Comment réagirait son père, qui s’est dévoué corps et âme pour lui, s’il lui annonçait ce besoin de savoir qui il est.
Son meilleur allié dans cette épreuve était Kellan. Il en était persuadé. Mais ils ne sortaient pas ensemble depuis assez longtemps pour que Xander se sente légitime de lui proposer un tel fardeau. Plus tard, sûrement. De toute façon, il ne pourrait pas supporter de le faire seul, d’affronter la vérité, quelle qu’elle soit, seul.
Son téléphone sonna à cet instant précis, et Xander, perdu dans ses pensées, sursauta. Quand il vit le prénom de son petit ami sur l’écran, il poussa un soupir de soulagement. Il s’empara de son portable, et décrocha avant de passer la conversation en haut-parleur.

- Allô ? fit Xander timidement.
Ne manquerait plus que ce soit les pompiers qui lui annoncent un drame.
- Hey Bae ! Je suis en vie !
Xander esquissa un sourire, un poids quittant magiquement ses épaules. Il s’affaissa presque sur sa chaise et reprit une voix plus normale.
- Tu as fait bon voyage ? demanda-t-il.

- Horrible ! Il y avait une vieille à côté de moi qui n’a pas arrêté de ronfler tout en bavant sur mon épaule. J’ai besoin urgemment d’un sas de décontamination. Imagine, elle a la malaria ?! Je ne suis pas vacciné contre ça.
Xander plaqua sa main contre sa bouche pour empêcher un ricanement de passer le barrage de ses lèvres. En vain, puisque Kellan le sermonna.
- Vas-y, moque-toi de mes mésaventures.
- Pardon. Je ne me moque pas.
- Mouais, on verra. Et toi, ta journée ?
Xander entendit un « Whoooooof » étouffé sortir de son téléphone, et Kellan lui répondit aussitôt que son bus en avait croisé un autre un peu trop vite et que c’était légèrement flippant. Il l’enjoignit alors à répondre à sa question d’un petit « eeeet ? ».

- J’ai fini Lucifer.
- Ah. Me raconte pas la fin, faut que je termine en rentrant. Mais tu aurais pu m’attendre.
- Je n’allais pas attendre ton retour. Je voulais connaître la fin, expliqua Xander, déliant sa langue au fur et à mesure.
Sa journée solitaire fut plutôt longue à vivre pour le jeune homme qui avait vécu dans un bruit constant et agréable pendant trois semaines. Et puis, il n’avait pas de raison de se retenir de parler avec Kellan. Ça allait tout seul.
- Ton colloc’ est arrivé ? Tu as mis le haut-parleur ? S’étonna-t-il. Il va tout entendre.
- Il n’est pas là. Il est sorti avec une fille.
- Oh, tu ne le verras pas souvent celui-là.
- Je ne sais pas. Ça ne me dérange pas. J’aime bien être seul aussi.
- Menteur, lui rétorqua Kellan. Au son de ta voix plus tôt, tu avais hâte que je te rappelle.
- Je n’ai pas confiance dans les avions, expliqua Xander. C’est tout.
- A d’autres. Bon, je suis devant ma voiture, et tu as cours demain. Au lit. Je te rappelle demain ? Tu me diras si cette école est cool.
- D’accord, à demain. Bonne soirée Kellan.
- Bonne soirée à toi, lui répondit son petit ami. Je t’ai … EH ! C’est ma voiture !!

Il raccrocha aussitôt, laissant Xander comme deux ronds de flan sur sa chaise de bureau. Il allait lui dire quoi à l’instant ? Il s’empourpra aussitôt, avant de paniquer. Quelqu’un avait fait quelque chose à la voiture de Kellan ? Il lui envoya un sms dans la foulée, lui demandant ce qu’il s’était passé. Et quelques minutes plus tard, il reçut une réponse de Kellan.
« La fourrière était en train de l’embarquer T_T Mais je l’ai sauvée ! Dors bien »
Mais aucune suite du « je t’ai … ». Xander alla donc se coucher, mitigé entre sa curiosité et la fatigue qui l’emportait. Il ne voulait pas se faire de films, mais Kellan était assez direct comme gars. Il aurait pu le lui dire.

Il soupira, se laissa tomber dans son lit beaucoup trop grand pour lui tout seul. Il se réfugia sous la couette, et s’empara de l’oreiller de Kellan. Il le serra contre lui, enfouissant son visage dedans.
- J’aime bien être seul … Je ne supporte pas d’être seul, murmura-t-il dans son oreiller.
Parce qu’il se sentait extrêmement seul en cet instant. Même si Kellan n’était pas si loin que ça via son téléphone, même s’il avait un colocataire et même s’il y allait avoir du mouvement dans cet appartement à l’avenir.
Il n’a jamais été aussi seul qu’en cet instant. Comme le petit Spencer qu’il était. Sans père, sans mère, sans passé ni avenir.