
_ … sorti de prison aujourd'hui ?
Mathieu recracha presque instantanément le café qu'il était en train de boire quand son ancienne collègue, Akira, avec qui il passait au minimum une heure par jour au téléphone, venait de lui annoncer la nouvelle qui courrait dans tout Houlton depuis le début de la journée. Harry Mayers était sorti de prison. Cet homme pour lequel il avait réalisé le genre de sacrifice qu'il s'était toujours interdit, refusant de mêler sa vie privée et professionnelle, il n'avait pas été assez prudent, et avait dû, à contrecœur, se séparer de la femme qu'il aimait. Acte qui par la suite avait commis l'irréparable, cet accident de balle perdue qui lui avait coûté non seulement son travail, mais avant tout, son poumon droit.
Il appuya sur le haut parleur de son téléphone cellulaire, avant de grimper à l'étage, dans la chambre parentale de la maison, et posa l'objet sur le lit, avant d'ouvrir sa commode pour en sortir des vêtements plus adéquats pour ce qu'il s'apprêtait à faire, à savoir rejoindre l'ancien poste de police dans lequel il officiait quinze ans auparavant.

_ Tu peux m'en dire plus ? Lui demanda-t-il tandis qu'il nouait sa cravate soigneusement autour de son cou.
_ Une de ses amies, une certaines Brook Anderson, a ré-ouvert le dossier il y a quelques mois en demandant le huis-clos, dans le but d'innocenter Mayers. Et elle a gagné le procès, faute de preuves pour incarcérer Mayers plus longtemps pour le double meurtre des Thatch, et celui de son épouse.
_ Putain !
D'un coup de pied violent, Mathieu referma le tiroir de la commode avant de s'asseoir sur le lit, tête entre ses mains. Pour lui, c'était pire que si son monde s'était écroulé. Ces sacrifices qu'il avait endurés, il les acceptait tant qu'il savait qu'ils étaient justifiés. Oui, perdre un poumon et son travail était une condition valable pour mettre ce décérébré derrière les barreaux. Et aujourd'hui, tout ça n'avait strictement servi à rien. Le voilà revenu au point de départ, avec une dette supplémentaire sur les épaules : pour le bien de Julia et William, qui faisaient partie de sa famille désormais, il se devait de remettre Harry là où il ne leur ferait plus aucun mal.

Il prit le téléphone, éteignit la fonction haut parleur, et le porta de nouveau à son oreille, restant assis comme il l'était auparavant, car bouger le moins possible lui permettait de garder un certain calme et une très bonne lucidité quant à ce qu'il essayait d'assimiler.
_ Tu es au poste de police actuellement ?
_ Oui. Yann est censé me rejoindre pour aller au palais de justice et tâcher de rencontrer l'avocat de Mayers. Il lui a d'ailleurs trouvé un très charmant surnom : l'avocat du Diable. C'est vrai que ça lui va bien.
_ Tu as le nom de cet avocat ? Genre, il est connu, où quelque chose comme ça ?
_ Non, il n'est pas connu. Mais son nom va t'étonner Matt, éluda-t-elle, puis voyant qu'il ne répondit pas, elle poursuivit. En fait, Yann le connaît bien, car il a été une victime de Mayers durant son enfance. Il s'agit d'Eliott Thatch.

Mathieu marqua un temps d'arrêt prolongé à l'entente de ce nom. Comment est-ce que Eliott Thatch pouvait-il être l'avocat de Harry Mayers. Bien sûr que Mathieu le connaissait, bien qu'il ne l'ai jamais vu. Il avait à peine trente ans, et alors qu'il avait neuf ans, un groupe de trafiquants de drogues et d'armes l'avait kidnappé, espérant faire ainsi revenir leur précédente otage, Delphes Thatch, la sœur aînée d'Eliott. Et c'est d'ailleurs pour ces trafics de drogues et d'armes que Harry Mayers avait été inculpé, la justice ayant prouvé qu'il eut été à la tête de cet important réseau de malfrats. Que pouvait bien espérer Eliott en s'alliant à un tel homme et en le faisant sortir de prison ?

_ Tu parles bien du petit frère d'Andy Thatch, la meilleure amie de Sienna ?! Osa-t-il tout de même s'écrier, de manière cependant modérée, dans le combiné.
_ Oui, et je suis tout autant surprise que toi, Yann ne s'en remet pas. Il avait travaillé sur son enlèvement, rappelle-toi.
_ Ouais, je sais. Je comprends pas, soupira-t-il, exaspéré.
_ Nous non plus, c'est bien pour ça qu'on compte aller le voir au palais de justice dans l'immédiat, donc ce serait cool que tu bouges ton adorable p'tit cul de mannequin fissa avant qu'il ne nous file entre les mains.
_ J'arrive !

Mathieu raccrocha presque instantanément son téléphone avant de le mettre dans sa poche, et de sortir de chez lui, en direction du palais de justice qui se trouvait à une vingtaine de minutes à pied de son domicile. Il envoya un texto rapide à son épouse, qui risquait de rentrer toujours plus tôt que prévu, préférant qu'elle ne le cherche pas où il se trouve en réalité.
« J'ai été appelé en remplacement pour un cours d'auto-défense. Je ne sais pas quand je rentre. »
Encore un mensonge supplémentaire pour ne pas inquiéter Sienna, qui n'avait qu'une seule et unique crainte : que l'ancien boulot de Mathieu, sa passion, sa vie, ne le lui enlève une nouvelle fois, mais pour de bon cette fois.