
- Et voilà, fit Heaven alors qu'elle venait d'installer les derniers oreillers sur le convertible de la pièce où Savannah nous avait installé. Je vais aller me débarbouiller, ajouta-t-elle alors que je regardai par la fenêtre.
J'acquiesçai d'un hochement de tête, plutôt distraitement, pas très rassuré d'être hébergé ainsi chez une personne que l'on ne connaissait ni d'Adam et Eve. Mais comme me l'avait rappelé Heaven quelques minutes plus tôt, si on décide de vraiment faire le tour du monde, on sera confronté à des inconnus qui nous paieront le gîte et le couvert, autant s'y habituer tout de suite.

Elle sortit alors de la chambre, son sac sous le bras pour prendre sans nul doute la direction de la salle de bain de l'étage ou nous avait logé Savannah, me laissant donc seul dans la pièce bariolée que je détaillai. Des fauteuils, des tapis, des spots … Elle nous avait d'ailleurs présenté cette pièce comme un studio photo où elle faisait les portraits d'enfants, son studio officiel étant trop austère. Finalement, je m'assis sur le convertible, tirai mon sac personnel d'où je tirais un vieux jogging et un débardeur, faisant office de vêtement de nuit. Une fois changé, je m'allongeais,attendant qu'Heaven ne refasse son apparition, ce qui ne tarda pas.

Quand elle poussa la porte, elle avait le sourire aux lèvres, le visage légèrement rouge et ses cheveux désormais attachés, gouttaient sur son dos, et comme si l'on s'étaient concertés pour nos tenues, elle était vêtue d'un vieux jogging.
- Copieuse, lui lançai-je, amusé.
- Tu aurais pu au moins en profiter pour aller te doucher tu sais, ça fait un bien fou … bougonna-t-elle en posant son sac.
- J'irai demain matin, pour l'instant, je veux juste dormir, fis-je en roulant sur le côté pour lui faire dos.

Elle s'allongea à côté de moi, et contrairement à ce que je pensais, elle ne resta pas de son côté, mais préféra se blottir contre mon dos, et alors que j'allais lui faire une réflexion comme quoi mon odeur de fennec ne la gênait pas tant que ça finalement, elle prit la parole.
- Je veux juste rester contre toi, s'il te plait …
Je n'ajoutai rien de plus, me contentant de fermer les yeux, sans pour autant que le sommeil ne vienne, et je sentais à la respiration trop rapide de Heaven que c'était la même chose pour elle. Alors, je décidai de me tourner pour m'allonger sur le dos, et elle vint se blottir aussitôt contre mon torse.

- J'ai la tête qui tourbillonne, me dit-elle en agrippant ses doigts à mon tee-shirt.
- Tu veux que je te raconte une histoire ? La charriai-je.
- La tienne alors … murmura-t-elle.
Je me tus avant de tourner la tête vers elle pour la regarder. Elle me dévisageai avec sa mine enfantine, mais déterminée. Je sus d'avance que cela ne servirait à rien de la faire changer d'avis, et la nuit risquait d'être longue à ce rythme, alors je me résignais à lui raconter.

- Il était une fois, débutai-je pour détendre l'atmosphère qui allait s'alourdir, un petit garçon de douze ans qui ne connaissait rien de la vie et que son père battait …
Et toute la nuit durant, je lui racontais tout. Comment je suis entré dans le monde de la prostitution, comment j'ai du tenir quatre ans dans cet enfer,pourquoi j'étais absent de sa vie pendant quatre ans, pourquoi j'avais autant changé. Je lui racontai tout mon passé,sans omettre le moindre détail. Elle sut tout, même plus que Meredith à qui j'avais pourtant vidé mon sac. Le nom de mes clientes quand je m'en rappelai, les punitions de Connor quand je me rebellai, les humiliations subies … Son visage était passé par toutes les couleurs, des larmes pointaient au coin de ses grands yeux marrons dans lesquels j'y lu de la compassion, et surtout, de la culpabilité, d'avoir été aveugle à tout ça, de n'avoir jamais rien remarqué.

Et puis, je suis passé aux derniers mois. Ma rencontre avec Meredith, et penser à ma punkette me fit un pincement au cœur. Mon acharnement pour l'aider à se tirer de la mauvaise passe dans laquelle elle était fourrée, avec son ex petit-ami Florian qui la harcelait pour avoir la fortune de Gil, et ses vengeances, dont celle qui a faillit couter la vie à Enzo. A cette évocation, elle pâlit, se rappelant du matin où j'étais venue chez elle avec Meredith complètement exténuée après notre nuit à l'hôpital. Je lui parlais aussi d'Athénaïs, de sa volonté de se faire pardonner par moi pour ce qu'elle m'avait fait subir durant mon adolescence. « Elle te plaira » lui avais-je dit en riant « elle est tête en l'air, elle a l'air naïve en enfantine, mais elle est très mature, responsable et a une grande clarté dans le regard, plus d'une fois elle m'a ouvert les yeux ». Je lui décrivis Cory et Enzo, Oliver aussi même si je ne le connaissais pas autant que son petit ami. Cathe-Line et Andrew eurent aussi leur part d'éloge, même la grande perche n'y échappa pas. Tout le long que je dessinais son portrait, Heaven n'eut de cesse de sourire. « La Grande Perche, c'est véritablement mon pire cauchemar. Visu moi une fille de deux mètres, avec une serpillère en guise de cheveux et un air hautain, et il a fallu qu'elle soit la meilleure amie de Meredith … Je te jure qu'elle m'a fait morfler! »
Finalement, je suis passé sur ma relation avec Meredith. Parler d'elle raviva mes souvenirs heureux, et j'en parlais avec nostalgie, et beaucoup de regrets. Plus d'une fois, je dus retenir mes larmes, mais j'essayais de donner à mon récit autant de gaieté que possible, parce que ma relation avec elle était tout sauf triste. « Elle était littéralement mon rayon de Soleil, ma dose de bonne humeur. N'importe où où elle passait, elle pouvait redonner le sourire aux gens. Elle est magique ma punkette ... » lui avais-je dit, avant de me rendre compte que le « ma punkette » n'avait plus tellement court à présent, puisque je l'avais abandonné à Bloomington.

- On va s'arrêter là, me souffla Heaven en essuyant mes yeux doucement. Ne va pas te faire du mal pour tout me dire ...Tu reprendras plus tard, on a tout notre temps...
Elle m'embrassa sur la joue avant de fermer les yeux et cacha son visage contre mon cou, avant de s'endormir paisiblement, du moins aussi paisiblement que quelqu'un qui vient d'apprendre mon passé douloureux. Pour ma part, je ne trouvais toujours pas le sommeil, et je tournai mécaniquement la tête vers la table basse où était posé mon téléphone portable, qui se remit à vibrer. « Méré » Voilà ce qui était écrit sur l'écran. Mon cœur se serra, mais je ne répondis pas. Après quelques secondes, il s'arrêta, pour qu'ensuite apparaisse un message. Je tendis le bras, et le lis : « Où es-tu ?! Pitié, réponds moi, je vais tourner folle - Meredith » Puis j'éteignis mon téléphone avant de le reposer, écran contre la table.
- Pardonne moi, murmurai-je avant de m'endormir.
