
La semaine avait fini par passer, irrémédiablement. Je fais toujours la gueule à Maman, qui s'excite dans tous les sens contre moi, alors que Drew tente de la raisonner pour le bien du bébé qui ne doit avoir guère envie de jouer aux montagnes russes dans le ventre de son adorable maman. Leurs fausses chamailleries m'avaient empêché de travailler comme je voulais sur ma dissertation d'histoire, et je m'étais exilée dans le parc le plus proche de chez moi, ce qui vous explique ma présence ici.
_ Mélie ! Me héla quelqu'un.

Je redressai alors la tête pour voir Emilien, tenant le guidon de son vélo dans la main, qui s'approchait de moi. Je lui souris, posai mes livres à côté de moi sur le banc et lui fis signe de s'approcher, ce qu'il fit sans hésiter.
_ Je ne te dérange pas ? Me demanda-t-il en posant son vélo contre le buis derrière mon banc.
_ Non, pas du tout, je suis juste en train de fuir les chamailleries de Maman et Drew, ils me tapent sur le système.

_ Toujours pas réconciliée avec ta mère ?
_ Certainement pas ! Je compte pas lui pardonner une connerie qu'elle traîne depuis près de dix ans. Je n'ai peut-être que seize ans, mais c'est pas une raison pour se foutre de ma gueule !
Emilien me regarda comme si je venais d'atterrir sur le banc comme une extraterrestre, avant d'esquisser un sourire que je ne compris pas trop. Et à mon regard interrogatif, il ne répondit que par un mouvement de la main signifiant qu'il ne s'étendrait pas sur le sujet. Dommage.

_ Sinon, tu as vraiment seize ans ?
_ Euh oui, je les ai eu il y a une dizaine de jours, le dix-huit avril, pourquoi ?
_ T'es plus âgée que moi, dit-il en esquissant un sourire. Je te croyais de la fin de l'année.
_ Ah non, pas du tout. Mais t'as quatorze ans alors ? T'as sauté une classe ?
_ Non, j'en ai quinze, je vais avoir mes seize dans deux semaines, le dix mai.
_ Ça fait de moi l'aînée quand même ! La classe à Dallas, tu me dois le respect plus qu'à quiconque, réalise donc mes souhaits esclave, je te l'ordonne ! Lui dis-je en riant.
_ Certainement pas, tu te démerdes avec tes corvées …
_ Tant pis, j'essaierais de dompter Fiona.

Je haussai les épaules, puis repris mes cahiers, voulant faire mine de le snober, mais il ne plongea pas du tout dans ma combine. A la place, il posa sur un de mes livres une photo abîmée, trouée par un mégot de cigarette ou la flamme d'un briquet, sur l'un des visages de la photographie. C'était un couple de jeune mariés, et le visage de l'homme était méconnaissable.
_ Je l'ai trouvée dans les affaires de maman, en cherchant des photos d'avant ma naissance. C'est sa photo de mariage, et lui, je ne sais pas qui c'est. Il n'y a aucun nom d'inscrit, et le visage, comme tu le vois, est brûlé.

_ C'est ton père ?
_ J'en sais rien, je ne peux faire aucune déduction. Ma couleur de cheveux, la couleur de mes yeux, et même les traits de mon visage, on les retrouve dans les membres de ma famille. A croire que tout est fait pour me faire croire que je n'ai vraiment pas de père.
_ Pourquoi tu me montres cette photo alors ? Je ne risque pas de savoir plus de choses sur ta famille que toi, tu ne crois pas.
_ Parce que j'aurais espéré que tu …
_ Mélie !

Je sursautais à ce hurlement, lancé par une voix forte et puissante, que je cherchais du regard avant de tomber sur un homme, au loin. Grand, brun, la peau tannée et un visage digne d'avoir été sculpté par Michel-Ange. Saint Priam se trouvait devant moi, et je n'arrivais pas à décrocher mon regard de lui. Qu'est-ce qu'il pouvait bien me vouloir ? J'étais en pleine discussion avec Emilien moi.

_ Tu peux venir ? Me demanda-t-il, plus faiblement, histoire de ne pas alerter tout le parc. Deux minutes, je voudrais te parler.
Sa tête faisait peine à voir, et moi, faible que je suis, je me levai. J'installais mes cahiers dans mon sacs à bandoulière, je mis celui-ci contre le banc à côté d'Emilien et rendit à ce dernier la photo du couple.
_ Je fais vite, promis.
Et j'approchai de Priam, pour entendre ce qu'il avait à me dire.