
Ça faisait longtemps que l’on ne s’était pas retrouvés tous les trois tranquilles comme ça, à vrai dire, depuis que j’ai rencontré Meredith, je n’ai jamais vraiment passé de soirée comme ça avec eux deux, et le fait que je vive chez elle maintenant n’arrangeait pas les choses, loin de là, puisque Méré débordait d’imagination pour nous occuper, et d’ailleurs, elle l’avait plutôt amer que je passe cette soirée sans elle, vu qu’elle aussi aurait bien aimé fêter avec moi la fin des examens, notre réussite au diplôme et la fin de nos vies de lycéens, dignement. Sachant qu’elle m’avait déjà traîné en boite hier soir avec Cathe et d’autres amis à elle qui avait été, eux aussi, reçus. Je commençais vraiment à percevoir de la jalousie dans ses actes, et surtout à l’égard d’Heaven. Me voilà dans de beaux draps.

- Et voilà les mecs, pizza ! clama Heaven en revenant vers nous, la boite à pizza tant attendue dans la main après avoir été la récupérer il y’a cinq minutes, quand le livreur est venu sonner, en hurlant « pizza-time, jamais en retard ! »
- Enfin ! s’écria Raise. J’ai l’estomac dans les talons moi !
- Tu as toujours l’estomac dans les talons imbécile ! le charriai-je.
- Et alors, tant que je me nourris, ça ne gêne personne !
- Si, moi, rit Heaven en s’asseyant en face de moi.

- Quoi toi ? s’étonna-t-il.
- T’as toujours l’estomac dans les talons quand tu viens chez moi, mon frigo a du souci à se faire, se plaignit-elle alors.
Pendant qu’ils se chamaillaient, pour une histoire de frigo, j’en profitai pour subtilement dérober une part de pizza, sous le nez de mon frère, qui bien évidemment ne me remarqua rien, jusqu’à ce que Heaven me regarde, pris en flagrant délit. J’avalai alors rapidement la part de pizza sous les yeux outrés d’Heaven.

- Mais qu’est-ce que vous avez les mecs en ce moment ? dit-elle alors qu’une ride apparaissait entre ses sourcils.
- Quoi ce qu’on a ? s’étonna Raise, feignant l’innocence avec brio.
- Ouais, je vois pas ce que tu nous reproches, tu préférerais qu’on fasse la gueule ? questionnai-je.
- Non, je veux pas que vous re-dépérissiez, mais …
Elle nous regarda, insistante, comme si la réponse à son problème était inscrite sur nos fronts, ou qu’elle allait y apparaître sous peu. Et c’est Raise, lassé, qui brisa finalement le silence.

- Eh Heav’, le prends pas mal, mais il va être temps que tu te trouves un mec … dit-il en engouffrant une part de pizza dans la bouche.
- Je suis d’accord avec la brute, continuai-je. Depuis qu’on a nos copines, on est moins cons tous les deux, tu devrais essayer toi aussi.
Heaven piqua un fard, et préféra détailler sa part de pizza, espérant peut-être la voir s’animer pour lui taper la conversation, et finalement, après quelques minutes de blanc, durant lesquelles Raise s’empiffra de pain, elle reprit la parole, gênée.

- Bah justement les gars, je voulais vous en parler …
- Ah ? m’enquis-je.
- Vach-zy ! l’encouragea Raise, la bouche pleine, ce qui nous fit rire tous les trois, bien que Heaven restait gênée.
- Voilà, je sors avec Ulyss Clarston.

A ces mots, elle s’empressa de fermer les yeux et rentrer sa tête dans ses épaules, attendant le coup fatal, de ma part sûrement. Mais je fus incapable du moindre son, comme si ce qu’elle avait dit m’avait assené un coup de massue sur le crâne.
- Euh, Aaron ? me héla mon frère. Tu bug ou quoi ?
- Hein ?
- Ouais, t’as planté, on te laisse redémarrer tranquille mon poisson pané chéri ! dit-il en me charriant.
- Poisson pané ? s’étonna Heaven. C’est nouveau ?
- J’avais envie de changer un peu, les « sale rouquin » et « andouille » revenait trop souvent, j’innove quoi !
- Super innovant, rit-elle doucement avant que je réagisse et ne sorte de ma torpeur.

- Le Ulyss ? Le dessin animé sur pattes avec sa tronche de cul qui soulève toutes les jupes qu’il croise ? Ce Ulyss ?
- Non, me dit-elle en le regardant noir. Le Ulyss du cours de philo qui a débarqué avec ton allemande, super adorable et avec lequel j’ai passé une partie de mon enfance avant de le perdre de vue.
- Ouais, la face de cul quoi, insistai-je.
- Mais qu’est-ce qu’il t’a fait ?
- Ce qu’il m’a fait ? Mais j’en ai rien à foutre de lui ! Je refuse que tu sortes avec, voilà, problème résolu !
- Mais t’as rien à me dire Aaron, me dit-elle, commençant à m’énerver. Tu n’es pas mon père, tu n’as rien à me dire !
- J’ai promis à la mort de Luke et Amély de toujours veiller sur toi, toujours ! Et il est hors de question que tu sortes avec lui, il va te faire du mal !

Cette fois-ci, elle se leva, les larmes dévalant ses joues, alors que son visage se crispait sous sa colère et sa déception. Son regard embué me dévisagea, me traitant de tous les noms, voyant défiler les « idiot » et « imbécile » sur son front. Mais je restai impassible face à elle, refusant de céder à son caprice, bien que son visage humide me brisât le cœur.
- J’ai pas besoin de ton avis, me lança-t-elle.
- Il est hors de question que tu sortes avec lui, continuai-je sur la même foulée.
- Je fais ce que je veux ! Quand t’as décidé de sortir avec ta Laura, j’ai eu le droit d’avoir mon mot à dire ? Non, alors que je me suis promise, moi aussi, quand t’es revenu de ton enfer dont j’ignore encore tout, que je ferais tout pour ne plus jamais voir ton visage triste. Tu ne rends pas compte du mal que tu me fais Aaron, à te la jouer personel, à m’oublier au profit d’une punkette qui ne peut pas te comprendre car elle ne t’a pas vu alors que tu vivais un enfer ! Mais moi, moi j’étais là Aaron, à côté de toi, mais tu ne m’as jamais vue, tu m’as rendue malheureuse, tu n’imagines même pas à quel point, moi aussi, j’ai le droit au bonheur, comme toi, alors fiche moi la paix, je sors avec Ulyss si ça me chante ! Lui au moins, il me voit !

Elle hurla sa dernière phrase avant de sortir de chez elle en claquant la porte, sous la pluie battante, nous laissant seuls tous les deux dans la cuisine, les bras ballants. Enfin, moi surtout, contre qui cette attaque était entièrement dirigée. Je tournai alors la tête vers mon frère, qui me regardait, l’air de dire « t’es con ou quoi ? ». Oui, je le suis, et complètement. Quel imbécile !

- C’est pas pour être mauvais, mais tu l’as bien mérité, me dit-il en soupirant.
- Elle exagère, pestai-je.
- Et toi, le roi des imbéciles, à moins que tu sois juste aveugle.
- Hein ?
Il leva les yeux au ciel avant de reposer sa part de pizza sur la table, comme si c’était une évidence.
- Ça fait des années qu’elle est amoureuse de toi couillon ! Et toi, bien sûr, tu vois pas ce que tu as sous le nez.
- Bien sûr que je suis au courant, lui dis-je me rappelant cet après-midi ou je l’avais installée sur mes genoux et qu’elle s’était mise à rougir comme une adolescente de douze ans.
- Ouais, et depuis quand ? Deux mois je parie …
Je fis mine de réfléchir, me rendant compte que cela faisait à peine trois mois que je l’avais compris, et qu’elle me l’avait dit à voix haute, et qu’elle ne savait plus comment s’y prendre avec moi. Percé à jour, je piquai un fard.

- Je m’en suis rendu compte quand on était gosses, juste avant de se faire pincer par Connor.
A ces mots, je vis qu’il hésita. Parler de cette période de notre vie était toujours difficile, pour l’un comme pour l’autre.
- Je lui ai demandé, elle m’a dit qu’elle était amoureuse de toi, et ça n’a jamais changé. Mais toi, espèce d’imbécile heureux, tu n’as rien vu, rien ! Elle en a souffert que tu fasses ton aveugle, et toi qui te ramène avec Meredith, qui l’a fait passer avant elle, même Cathe-Line passe avant Heaven, comment veux-tu qu’elle réagisse.
- Tu étais au courant pour Ulyss ?
- Plus ou moins, avoua-t-il. Ils se tournaient autour depuis plusieurs semaines au lycée, rien d’officiel, mais toi, t’as rien vu, histoire de changer.

Je me sentis mal, il avait raison, et je le savais. J’ai pas cherché à la comprendre, et aujourd’hui, je perdais ma meilleure amie, à cause de mon égoïsme.
- Va la voir, me dit-il calmement. Elle doit être en train de chialer sous la pluie.
J’acquiesçai d’un hochement de tête, avant de sortir de l’appartement, et chercher Heaven du regard, par la fenêtre de la cage d’escalier, et je la repérais sans problème, au milieu de la place, mais elle n’était pas seule.

Elle était dans les bras de quelqu’un, qui passait ses mains dans ses cheveux affectueusement, tandis qu’elle se blottissait contre son torse, tous les deux sous la pluie. Elle leva alors la tête vers lui, et je n’eus aucun mal à le reconnaître quand celui-ci tourna la tête pour la regarder dans les yeux et l’embrasser sous mon nez, et à cette vision, quelque chose au fond de moi se brisa et me fit mal. J’avais mal, je me sentais trahi… parce qu’elle est mon Heaven, pas la sienne.