
Akira ne lâchait pas du regard la feuille entre ses mains.
Elle s’était installée à son bureau, au poste de police, et n’arrivait pas à croire qu’elle n’avait pas fait attention au nom du premier témoin qui était inscrit sur ce rapport. Elle était probablement trop habituée à le voir partout, et cela ne l’avait pas surpris.
Or, c’était Yann qui avait découvert le corps. Son meilleur ami.
Et si le complice du meurtrier était sur place juste avant l’arrivée des secours et des forces de l’ordre, Yann l’avait probablement vu. Et elle se sentait tellement bête !
Comment est-ce qu’il aurait pu se douter un seul instant que le meurtrier ou son complice était encore à proximité de la scène de crime quand il est arrivé ? Elle-même et le médecin légiste avaient compris qu’elle était morte depuis plusieurs heures et seule une autopsie plus prolongée leur avait permis de comprendre que la balle avait été retirée quelques minutes avant la découverte du corps. Et Yann n’avait pas cette info.
Elle l’avait donc convoqué, en tant que témoin oculaire, pour espérer qu’il ait vu quelque chose d’étrange.
- Aki ?
Elle releva la tête quand elle entendit son ami l’appeler, et elle le salua, avant de lui indiquer la chaise à côté d’elle pour qu’il s’installe. Yann s’exécuta, et croisa les jambes, mains sur les genoux.

- Ça va ? lui demanda-t-il, inquiet malgré tout.
La voix de son amie la veille au téléphone n’avait pas été très rassurante. Il se doutait bien qu’elle devait être bouleversée par quelqu’un ou quelque chose, ou simplement son affaire. Et il y avait de quoi. Après tout, il avait découvert le corps de Savannah, alors qu’il l’avait vue quelques jours auparavant au palais de justice.
- Oui, merci. Et toi ?
- Pas trop mal, répondit-il. Tu ne m’as pas convoqué pour des politesses je présume.
- Non, tu as raison. Je ne vais pas te retenir plus longtemps. Mais on a découvert quelque chose d’intriguant sur le corps de Savannah Envey, et j’ai besoin d’entendre ta déposition à la lumière de faits.
Yann haussa un sourcil et jeta un œil au dossier posé sur la table. Akira le lui tendit pour qu’il puisse l’examiner : après tout, il n’était pas un simple détective privé, il avait également travaillé au sein de la police, de nombreuses années auparavant.

- Plaie post-mortem au niveau de l’omoplate gauche, lut-il à voix haute. Absence de balle … absence de balle ?
Il leva la tête vers Akira, surpris.
- Oui. Elle n’avait plus la balle en elle quand on a découvert le corps. Lillywhite a réussi à isoler cette plaie et à la dater après la mort de la victime. Et chose encore plus étrange, elle a été faite entre dix et douze heures après la mort, soit ..
- … juste avant qu’on ne la retrouve, souffla-t-il en comprenant le raisonnement de Akira. Tu crois que j’ai pu croiser le meurtrier avant d’entrer dans la maison.
- Je ne le crois plus, dit Akira en s’affalant dans son siège, les bras croisés. J’en suis persuadée. Et ce serait plutôt un complice, un nettoyeur, qui serait venu retirer toute trace du crime commis par son employeur.

Elle jeta un regard autour d’elle, guettant les mouvements de ses collègues. Ils étaient tous occupés à droite et à gauche, et elle avait envie que cette conversation reste plutôt discrète. Elle se pencha alors vers Yann, et reprit à voix basse.
- J’en suis même à croire que quelqu’un a peut-être enlevé cette balle alors que nous étions déjà sur place …
Yann écarquilla des yeux et cligna plusieurs fois. Elle n’insinuait quand même pas qu’il pouvait y avoir une taupe dans la police ? C’était de la pure folie ! Harry Mayers avait le bras long, c’était un fait. Mais à ce point ? C’était insensé.
- Une taupe ? se risqua-t-il au final.
- Oui. Je commence à me poser de sérieuses questions Yann. Et le plus flou dans tout ça, c’est que je n’ai pas le nom des premiers policiers à être arrivés sur place. Le premier nom de flic qui apparait sur ce fichu rapport, c’est le mien ! Et la zone était bien quadrillée quand je suis arrivée.
- La merde …
Il reposa le dossier sur le bureau et essaya de rassembler ses souvenirs. C’était il y a quelques jours déjà, et il ne se rappelait plus aussi bien que lors de sa déposition faite après coup au poste de police.

- Tu as lu ma première déposition ? lui demanda Yann.
- Oui. Lue, re-lue et re-re-lue. Mais rien qui puisse m’intéresser. Tu n’as rien vu de particulier ?
- Non. Comme je l’ai déjà dit, j’avais pris Savannah en filature car je me doutais bien que Mayers pouvait se servir d’elle comme moyen de pression sur Thatch. Je l’ai donc suivie, depuis le retour de son travail jusque chez elle. Je n’ai pas bougé de la nuit et je n’ai rien vu.
- Personne n’est entré chez elle vers vingt heures ou vingt-et-une heures ?
- Pas que je me souvienne, essaya de se souvenir Yann. Elle est rentrée chez elle, a allumé les lumières de son séjour et la télé. Et c’est tout.
- Donc tu n’as pas vu le meurtrier entrer chez elle ..

Elle passa une main dans ses cheveux. Elle avait l’impression de se retrouver dans le mystère de la chambre jaune avec Rouletabille et un meurtre impossible à résoudre. Elle était pourtant sûre d’elle, quand elle avait vu la position du corps de Savannah dans sa maison, l’absence de lutte ou d’effraction. Elle avait laissé entrer le meurtrier chez elle de son plein gré. A moins que …
- Elle fréquentait quelqu’un ? demanda aussitôt Akira.
- Euh, pas officiellement. Pourquoi ?
- Parce que si elle n’a pas fait entrer le meurtrier chez elle à l’heure du meurtre, c’est qu’il était déjà chez elle avant qu’elle ne rentre. C’est pour ça que tu n’as rien vu. Dans mes dossiers, il y a d’indiqué « célibataire et sans enfant ». Mais, toi qui la suivais, tu sais si elle voyait quelqu’un ?
Yann fouilla dans ses poches, à la recherche de son portable, où il prenait note de toutes ses enquêtes. Il ouvrit le fichier qui concernait Savannah Envey, et remonta un peu son historique.

- Il y a trois semaines, elle est sortie d’un bar avec un homme, dont elle semblait assez proche. Et …
Il relut en diagonale ce qu’il avait noté et remonta un peu plus haut, cherchant des concordances.
- Elle l’a revu après d’ailleurs. A trois ou quatre reprises. Mais je n’y ai pas prêté grande importance, j’avoue. Elle a bien le droit de voir du monde sans qu’on pense sans arrêt qu’il puisse s’agir d’un meurtrier.
- Tu me déçois Yann, dit Akira en croisant les bras. En temps normal, tu aurais fait des recherches sur ce gars, plutôt que de seulement les regarder se bécoter sur le bord du trottoir.
- Hé ! J’ai fait des recherches sur ce type, ok. J’ai relevé sa plaque et je suis remonté jusqu’à son adresse, et son nom donc.
- Ah, bah voilà ! Je suis sûre qu’il est flic, j’ai mon nez qui me démange, je ne dois pas être loin de la vérité.

Yann fouilla quelques instants de plus dans son document, à la recherche des dernières infos sur ce type.
- Voilà, Ezra Summers, agent de police affecté à la criminelle d’Houlton.
- Bingo ! Voilà ma taupe. On va aller le chercher de ce pas !
Elle se leva, attrapa son sac et fila aux ressources humaines chercher les plannings pour retrouver cet Ezra. Elle allait pouvoir avancer un peu plus vite désormais qu’elle avait découvert un élément supplémentaire, et elle ne remerciera jamais assez le ciel d’avoir un ami à son compte : ce n’était clairement pas la première fois qu’il la sortait d’une impasse.