• Epilogue

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    Cela faisait plusieurs mois que j'étais retournée vivre à notre appartement, à Aaron et moi. Il n'avait pas été habité depuis deux ans, et son état s'était relativement dégradé. Il n'était pas seulement question de poussière et de manque d'aération, mais un dégât des eaux avait eu lieu, ruinant une partie du mobilier. Entre temps, j'avais racheté l'appartement, ne pouvant être résolue à abandonner ce lieu qui avait abrité les meilleurs moments que j'avais passé avec lui. J'ai du tout refaire, tout remeubler, mais j'avais gardé l'ambiance qui y régnait : chaleureuse, accueillante, et apaisante. Cet appartement avait été un refuge pour nous deux à une période de notre vie où on avait besoin d'être rassuré. Et suite à l'échec de mon mariage, j'avais horriblement besoin d'être rassurée, de me sentir protégée dans ce cocon et de revivre ces moments de paix.
     

     

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    Je n'ai été mariée à Florian qu'à peine six mois. Cela avait été extrêmement dur pour moi, de devoir accepter que je n'arrivais pas avancer sans lui alors que je m'accrochais à Florian. Je savais pertinemment que je n'avais pas choisi le meilleur des partis, mais je n'étais plus seule, et j'avais absolument besoin de m'accrocher. Alors on a essayé d'avancer ensemble malgré tout. Il est devenu héritier de la compagnie, et je suis tombée enceinte. Cette grossesse m'avait semblé un cadeau à partir du moment où je l'ai sue, une façon de plus de m'accrocher à autre chose, mon mari étant un bourreau de travail. Mais je n'y arrivais pas, j'ai pourtant tout fait, et une fausse couche à donné raison à mes inquiétudes. Je ne m'accrochai pas à la bonne personne. Quelques semaines plus tard, nous avons signé les papiers du divorce, j'ai gardé mon nom d'épouse pour les formalités, mon alliance et j'ai emménagé ici.

     

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    C'est dans ces moments là que Cathe-Line, est venue me voir un matin, les yeux rouges et les joues striées de larmes. Et elle me l'a annoncé de but en blanc :
    _ Aaron va mourir, il ne reviendra pas.
    J'avais pourtant eu de l'espoir. J'avais pourtant cru qu'un jour, il reviendrait. Que je reverrais sa tignasse rousse passer la porte, que j'entendrais à nouveau ses grognements. Je pensais à nouveau voir sa silhouette assise à la table de la cuisine, un livre d'anatomie cardiaque sous les yeux, en train de griffonner ses notes. Je pensais à nouveau que je le reverrais endormi sous les couvertures, surveillant que son torse se soulevait au rythme de sa respiration. Je pensais qu'à nouveau, je m'endormirais, blottie contre son torse, à écouter les battements réguliers de son cœur. J'y croyais tellement, et elle m'avait tout enlevé, d'un claquement de doigts.
    _ Je dois lui renvoyer une lettre ces jours-ci, si jamais tu avais eu envie de le contacter. Il est en Egypte, au Caire, m'avait-elle dit.

     

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    Alors j'avais attrapé mon bloc notes, et lui ai écrit une lettre. Je serais incapable aujourd'hui de vous la retranscrire, mais ce n'était pas une lettre d'amour, loin de là. Je n'en avais pas le courage. Mais plutôt une lettre remplie de haine, de désillusion, de tous mes espoirs envolés par sa volonté. Je voulais qu'il se rende compte de ce qu'il laisse, de ce que j'avais fait pour espérer son retour. Je voulais qu'il me revienne et qu'il arrête de faire l'imbécile. Je l'aimais, jamais je n'aurais pu accepter le voir ainsi.
    Cathe-Line avait ainsi contacté plusieurs personnes, ses amis que je ne connaissais pas toujours. J'ai su après sa mort que Cory et Enzo avaient participé à cette lettre collective. Et j'ai aussi su, après également, qu'il ne les avait jamais lues, mais qu'au contraire, il les avait toutes froissées et jetées dans le Nil. Parce qu'il ne voulait pas craquer, et venir pleurer dans nos bras … dans mes bras.

     

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    Et les jours, les semaines sont passées. Tous les matins je surveillais ma boite aux lettres, ma boite mail, en attente d'une réponse qui ne serait jamais arrivée. Mais ce mince espoir, ce fil ténu qui me liait à lui, je m'y accrochais comme une naufragée s'accrocherait à sa bouée. Et cette raison suffisait à ce que je me lève le matin, à ce que je m'habille et à ce que j'avance.

     

    Ellie Goulding - Beating Heart

     

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    Et une après midi, on toqua à ma baie vitrée. Je m'en rappelle bien, j'étais en train de faire ma lessive, et je me plaignais que j'aurais du la faire bien plus tôt si je voulais la faire sécher au soleil. C'était ce genre de petit détail qui me faisait rire à l'époque, puisque j'arrivais à grogner sur autre chose que moi même. J'avais alors mis ma machine route, m'était débarrassée du superflu et je suis allée ouvrir la baie vitrée. Et il était là.

     

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    Sa tignasse rousse qui flottait au vent, sa silhouette que je n'espérais plus, ses épaules qui se soulevaient selon sa respiration, ses yeux sombres. Il n'avait pas changé, hormis son teint, plus pâle, son visage, plus creusé. Des rides s'étaient même formées entre ses sourcils. Ses oreilles étaient percées, autour de lui flottait une odeur d'aftershave et de tabac. Ses mains étaient devenues noueuses, ses poignets squelettiques et son corps ne ressemblait plus qu'à une carcasse, décharnée, et qui devait être bien pire si je pouvais le voir sans ses vêtements qui devaient sûrement masquer une partie des dégâts.
    Tout le temps que je le contemplais, les larmes envahirent mes yeux, et finirent par me brouiller la vue. Je ne distinguais plus rien, et Aaron était devenu une masse floue et rougeoyante sous mes yeux. Je ne voulais pas croire que mon espoir aussi ténu soit-il avait fini par laisser place à la réalité, à lui, sous mes yeux.

     

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    Et sans réfléchir un instant de plus, je lui ai sauté dans les bras, je l'ai serré aussi fort que possible contre mon cœur, j'enfouissais mon visage dans son cou, humant avec nostalgie son odeur qui m'était tant familière, son odeur, celle que je connaissais et que j'ai longtemps cherché à retrouver. Il avait passé ses bras autour de moi, comme pour se prouver à son tour que moi aussi, j'étais là, qu'il ne rêvait pas. La pression de ses mains sur ma peau m'avait fait l'effet d'un électrochoc, je sentais qu'il cherchait quelque chose d'autre, qu'il cherchait à s'approprier quelque chose, à s'accrocher à son tour à quelque chose. Mes mains essayaient de le parcourir dans son entier, m'assurer que c'était lui, passaient dans ses cheveux, jouant avec les mèches, dévoilant ses multiples anneaux aux oreilles, passant et repassant sur ses sourcils, ses arcades, ses pommettes, ses joues, sa mâchoire. Elles se rappelaient de lui, comme s'il n'était jamais parti, et sa bouche finit par se retrouver scellée à la mienne, comme pour compléter notre étreinte, pour terminer ce qu'on avait commencé.

     

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    Nous étions restés de nombreuses minutes ainsi, parcourant ainsi l'autre du toucher, du regard, mémorisant chaque instant passés ensemble, tout en faisant durer celui-ci le plus longtemps possible. J'avais retrouvé l'autre moitié de ma personne, je n'avais plus besoin de m'accrocher à qui que ce soit.

     

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    On avait repris notre vie d'avant, rien que nous deux dans cet appartement. Aaron était affaibli, je le voyais diminuer un peu plus chaque jour, mais il s'efforçait de sourire, de faire comme si de rien n'était et de faire preuve d'une très grande volonté. Il ne voulait pas que je m'occupe de lui comme on le ferait normalement à une personne mourante, il voulait seulement être indépendant, et vivre avec moi aussi longtemps qui le lui était permis. Alors nous avions repris là où on s'était arrêté. On se chamaillait, on discutait, on riait, on s'aimait. Comme si ces trois ans ne s'étaient jamais écoulés entre nous. J'aurais même pu croire que tout allait pour le mieux, peut-être même qu'il s'en sortait, qu'il guérissait, même si je savais très bien que c'était impossible, j'avais lu tellement d'ouvrages sur le cœur, sur ses maladies. Quelques semaines sont passées, et nous avions passés une journée dans un parc d'attraction, tels deux ados de seize ans, et le soir, nous nous étions endormis l'un contre l'autre, peau contre peau. Cette journée avait effacé toutes mes inquiétudes à son sujet, car j'en étais persuadée : Aaron guérissait.

     

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    Ce lendemain, je m'étais réveillée en sentant les rayons du soleil chatouiller mon visage et réchauffer la peau nue de mon dos. J'avais tourné la tête sur le côté, et Aaron dormait paisiblement, ses épaules se soulevaient tranquillement. Je m'étais glissée contre lui, et lui avait embrassé la joue pour qu'il se réveille en douceur.
    _ Le soleil est déjà debout lui, lui avais-je soufflé dans l'oreille.
    _ J'arrive, m'avait-il murmuré en gardant les yeux clos.
    Je m'étais assise dans le lit, m'était vêtue et de nouveau, je me penchai sur son visage, l'embrassant à la commissure des lèvres. Je le vis esquisser un sourire à ce geste.
     

     

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    _ Je t'aime, lui avais-je murmuré.
    _ Je t'aime …
    Tout sourire, je suis sortie du lit, et suis allée, presque sautillante dans la cuisine. J'avais allumé la cafetière, mis le grille pain en marche, sortis bols et couverts . Une courbature me cherchait depuis la veille, j'essayais de la chasser en m'étirant de tout mon long, tout en surveillant d'un œil que le café ne déborde pas. Je l'ai alors éteinte, versé son contenu dans nos bols et la reposai à sa place.

     

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    Voyant que Aaron n'était pas venu me rejoindre, je suis retournée dans la chambre, et je vis qu'il n'avait pas changé de position. Toujours allongé sur le dos, il avait encore sur les lèvres le sourire qu'il m'avait esquissé. Ce qui avait changé, c'étaient ses épaules. Elles ne bougeaient plus. Son torse ne se soulevait plus. Son sourire était resté figé sur son visage.
     

     

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    J'étais resté de longues minutes à le regarder, sans réaliser ce qu'il se passait. Je ne bougeais pas, attendant que ses épaules ne se mouvent, que son torse ne se soulève, mais rien n'y fit. Je sentis alors les larmes pointer de chaque côté de mes yeux, je sentais ma gorge gonfler, mes membres trembler, ma voix se briser alors que j'essayais de l'appeler.
    Mais il était parti. Il ne reviendrait plus jamais. Je me suis alors approchée de lui, lui ai pris sa main encore chaude et la portai contre ma joue, tandis que je m'asseyais sur le bord du lit. Je me suis penchée vers son visage, glissant mes lèvres vers son oreille tout en gardant sa main contre ma joue.
     

     

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    _ Bon voyage Aaron …

     

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