
An attendait patiemment à proximité d’un Starbucks où elle avait l’habitude de prendre sa portion quotidienne de caféine. Elle surveillait son téléphone d’un œil, et la rue de l’autre. Première bonne chose : cela faisait malgré tout quelques jours qu’elle avait rencontré Philip et passé la nuit avec lui, il avait suivi sa demande, de ne plus la recontacter. C’était assez surprenant, d’autant qu’avant ils étaient incapables de ne pas échanger un mot de la journée. Il était devenu son confident à un point tel qu’elle se sentait désormais seule.
Encore plus seule. Père disparu, meilleurs amis à l’étranger, une autre enfermée dans un studio avec son petit ami. Même la tombe de sa mère au cimetière n’avait rien d’attrayant ou de distrayant. Non, pas sa mère. Sa génitrice.
Sa mère était là, mais tellement rongée d’inquiétude qu’An ne voulait pas se reposer sur elle, et elle préférait que Marine se repose sur ses épaules à elle. Elle pouvait attendre, elle n’était pas malheureuse. Elle n’était pas vraiment seule. Seulement physiquement, mais Camille et Georg lui envoyaient des messages, Emma lui racontait ses aventures, et puis, Gabe répondait à ses textos, à défaut de lui consacrer du temps.
Alors elle n’avait pas le droit de dire qu’elle était seule. Pourtant, c’était vrai. Elle était debout dans une rue passante, regardant un téléphone qui ne bipait pas, attendant quelqu’un qui ne viendrait pas. Elle n’avait pas la force d’aller gronder sur cette pierre où reposait celle qui avait voulu la tuer, et qui pourtant était son refuge. Rien de tout ça.
Elle était désespérément seule, parce qu’elle avait franchi une frontière avec Ewan, et qu’elle lui avait dit de partir.
- Un café noir avec de la cannelle, et de la crème, et du sucre et …

Elle releva la tête, et sourit quand elle vit son ex-collègue, Théo, qui s’était approchée d’elle sans un bruit. Elle se redressa, rangea son téléphone et le prit brièvement dans ses bras.
- Il n’y a rien d’autre que du café dans un café noir, Théo.
- Il ferait mieux d’appeler ça « jus de chaussettes » ou « truc imbuvable que tu fais genre d’aimer pour te donner un genre sérieux ».
- Soit, heureusement pour nous, Starbucks et son éventail de possibilités nous ouvrent les bras. Je te paye un latte ?
- C’est déjà à ton tour ? demanda Théo en prenant la direction du café.
- Oui, je crois. On peut vérifier les portefeuilles, mais je dois être plus riche que toi de deux cafés. Donc c’est mon tour.

Théo n’ajouta rien à cette logique et il suivit donc An dans son café préféré. Ils commandèrent chacun une boisson chaude, et Théo en profita pour essayer en avant-première le goût spécial Halloween, avec de la citrouille et des noisettes. Ils ressortirent quelques minutes plus tard, avec leurs cafés en main, et décidèrent de déambuler en ville, au gré des vitrines.
- Comment ça se passe à ton nouveau travail ? demanda An en buvant une gorgée de son café.
- Hormis le fait que je suis interdit de comptabilité, tout va bien.
An grimaça. Toutes les personnes qui avaient travaillé à la HGC s’étaient retrouvés fichées par les forces de l’ordre le temps de l’enquête, afin qu’un autre détournement de fonds ne soit fait. Bon, la police manquait un peu de discernement parfois : un malfrat un tant soit peu intelligent ne s’amuserait pas à recommencer ses bêtises tout juste sorti de la boîte de Nate. Mais ça rassurait les commerçants, les flics, et ça créait un peu de discrimination à l’embauche. Ce n’est pas comme s’il n’y en avait pas déjà, n’est-ce pas ?
Théo avait trouvé un travail dans une épicerie de quartier. Rien de dingue mais au moins, il gagnait assez d’argent pour que sa mère ne vienne pas le chercher par la peau des fesses. Hors de question que Emilie Besnard, épouse Mc Fly, ne débarque à Houlton, foutre la merde dans la vie de Marine et Nate au prétexte de s’occuper de son fils. Parce que tout le monde sait qu’elle n’attend qu’une occasion pour décoller de Californie.

- Pas de compta, pas de souci, lui dit An en levant son verre vers lui.
- C’est tout sauf faux. Je fais du rayonnage, du ménage, je prends des cafés et des fois, je dis aux clients que non, je ne vends pas tel truc indispensable à leur vie, genre une fausse carte d’identité.
- De vrai ?
- Tout ce qu’il y a de plus vrai, reprit-il avec un sourire bête. Les jeunes, ce n’est plus ce que c’est. On leur dit d’acheter une fausse carte, et ils croient tout trouver dans la supérette de mamie Germaine. C’est chez mamie Paulette les cartes, tout le monde sait ça.
An laissa échapper un rire franc. Flûte, c’était vraiment nul en plus comme blague, pourquoi ça la faisait rire ? Elle essaya de reprendre contenance, en sirotant son café. Finalement, elle repéra un banc libre dans un square un peu plus loin, devant le cinéma. Elle le pointa du doigt, pour le montrer à Théo et celui-ci accepta. Ils allèrent donc tous les deux s’asseoir, et An put oublier son rire nerveux.

- Et toi ? Tu as des nouvelles croustillantes à partager ?
- Non, pas vraiment, éluda An. Ma vie est morne.
- Arrête, je sais qu’il s’est passé un truc. Ce n’est pas la peine de me la faire à l’envers.
- Un truc ?
Il les avait vus, elle et Philip ? Elle le regarda, la panique dans ses yeux, et dans ceux de Théo, elle ne vit rien d’autre que du bluff. Merde, il l’avait eu, et il avait la preuve qu’il s’était passé quelque chose. Elle ne pouvait plus se débiner. Il l’enjoignit à raconter d’un petit sourire, sans la forcer. Si elle ne voulait pas, elle n’était pas obligée. Chacun pouvait garder des secrets, eux d’autant plus l’un pour l’autre, il n’était guère plus que le fils du cousin de son père, pas son meilleur ami.
- Tu ne me promets de rien raconter ?
- Je n’ai pas dit aux flics que c’était ta mère qui avait détourné le fric de ton père pour s’acheter du Mogu Mogu, alors que j’aurais pu être vu comme le sauveur de Gotham City, Théo-vey Dent ! Tu vois que je sais me taire.
La nouvelle blague pourrie de Théo la fit sourire. Il avait réussi à dédramatiser la situation, et c’était tout aussi bien. Elle regarda son café un moment, pencha la tête d’un côté, mais elle ne se sentait pas honteuse bizarrement. Juste bien.

- Je crois que je devrais commencer par dire « j’ai fait une connerie », parce que ça y ressemble et c’est comme ça qu’ils le définissent dans les films, mais c’en était pas une. Pas du tout.
- Une connerie ? s’étonna Théo. Du genre ? T’as roulé à contresens sur l’autoroute, mais c’était marrant ?
- Du genre j’ai couché avec un parfait inconnu et je ne regrette absolument pas ? dit-elle avec un sourire à peine gêné, et les joues légèrement roses.
- Ouah, tu m’impressionnes faut dire. Je ne t’aurais pas crue capable de ça. T’es plus avec Gabe ?
- C’est justement là que je devrais dire que c’était une connerie, car on est encore ensemble. Et puis, ce n’était pas vraiment un parfait inconnu. Je ne l’avais jamais vu avant, en vrai, mais c’était Ewan, tu sais, mon ami du forum.

Théo en resta bouche bée. An qui était sous tout rapport la jeune fille sage, du moins, qui en avait toutes les caractéristiques, qui s’occupait de sa mère, de sa sœur et de ses amis, avait fait un coup de folie incroyable. Il ne savait pas s’il devait l’engueuler ou juste la féliciter d’avoir fait ce qu’elle avait voulu de sa vie pour une fois. Elle aurait été célibataire, il n’aurait pas eu cette réflexion. C’était sûrement des restes sociétaux qui veut qu’on dût se maquer qu’avec une personne à la fois.
- Et tu as prévu de le revoir, ton inconnu d’internet ?
- Non.
Elle haussa les épaules, en sirotant son café, le regard dans le vague.
- Sur le coup, j’ai répondu quelque chose de formaté : « je n’aurais pas dû, ne me rappelle pas, j’ai déjà un mec » ou un truc dans le genre. Je n’ai plus de retour de sa part. Je me débrouille tellement bien que je suis tombée sur un mec réglo qui respecte mes décisions. Trentenaire, mais réglo. Ce n’est pas la vraie vie dans les films. En général, ils sont relous et ils rappellent, non ?

Elle aimerait bien lui reparler quand même, comme avant. Librement. Elle avait eu assez de ces quelques jours pour réfléchir à la situation, et surtout pour se dire qu’elle recommencerait bien. Son corps réclamait, et c’était incroyablement désorientant. Sauf que bon, elle n’avait que Gabe sous la main, et quand bien même il savait y faire, il ne lui donnerait pas ce qu’elle attendait vraiment, vu qu’elle voulait Philip.
Retour à la case départ, en pire, parce qu’elle s’était ajoutée de la frustration.
- Bah appelle le, lui dit Théo comme une évidence. Si tu l’as dans la peau, éclate-toi tant que ça dure. Les mecs qui trompent leurs copines sont considérés comme des personnes qui en ont besoin, tu sais ce genre de besoin primaire sinon ils vont exploser, alors que les femmes sont traitées des salopes. Prouve donc que t’en as besoin, enfin, prouve le à toi-même, on s’en fout de l’avis des gens.
- T’es bizarre comme mec, lui dit An.
- Bizarre ? Non. Ma première réflexion a été de penser que tu étais franchement salope d’avoir fait ça à ton mec, avant de me rappeler que tu fais bien ce que tu veux de ta vie. C’est quoi cette aptitude qu’ont les mecs à donner un avis sur ce que font les meufs, sérieux ?

- Ah, ça s’appelle des couilles et il paraît que ça gouverne le monde.
Elle regarda Théo en coin, et il souriait. Elle avait réussi à faire rire Théo, c’était un bon point. Elle avait quelques blagues de retard, et elle devait faire des efforts si elle escomptait le rattraper un jour.
- Enfin, merci, de pas m’avoir donné ton jugement trop rapidement et de m’avoir écoutée, lui dit An. J’avais besoin d’en parler à quelqu’un, mais je savais que je n’aurais pas eu de réponses très compréhensives.
- Avec plaisir. Mais ce mec, aussi bon coup soit-il, a interdiction d’empiéter sur ma pause-café avec toi du jeudi après-midi. Parce que là, je le castre, et il ne risque pas de dominer le monde.
An, qui avait osé boire une gorgée de son café, se retrouva à l’expulser de sa bouche à toute vitesse. Et merde ! il avait gagné, elle avait explosé de rire. Pour se venger, elle lui donna un coup de coude, ce qui fit renverser quelques gouttes de son café sur son pantalon. Pas plus, le café c’était sacré.

- Je te hais Théo Mc Fly, dit An en toussant.
- Ça tombe bien, c’est réciproque An Handers. Mais il paraît que la haine conduit à l’amour.
- Ah bah, je vais t’épouser avant la fin de l’année alors vu comment je t’envoie rôtir en enfer.
- Tout ça pour un café ?
- Un café et mon égo. J’ai recraché 10 dollars par le nez là, tu ne mérites que ma haine.
- Je t’offrirais un percolateur lors de notre nuit de noces. Tu vas en tomber raide de désir. Alors, tu m’épouses ?
- Oui !
Et elle tendit la main vers lui, agitant son annulaire gauche, avant d’exploser de rire à son tour, Théo étant déjà hilare.