

La nuit était presque tombée sur la ville quand ils décidèrent d’abandonner pour la journée. Georg était en nage d’essayer de passer d’un point A à un point B, il avait la gorge en feu à forcer sur sa voix, à se répéter et à gronder dès qu’il se plantait dans ses pas, d’autant plus qu’il avait choisi trois chansons qui lui demandaient pas mal de puissance vocale. C’était aussi son but, sortir d’un répertoire qui lui était attribué d’avance avec sa voix parlée et son visage « d’ange ». Ce n’est pas lui qui le disait, c’est Méandre.
Elle le lui avait dit la première fois qu’elle avait entendu les chansons que GK présenterait aux battles. Elle s’était attendue à ce qu’il ait une voix calme, posée sur une guitare acoustique, à chanter du Coldplay. Pas du hard, surtout pas du hard.
Le hard, bien qu’il affectionnât réellement ce style, ce n’était pas sa signature. Ça lui demandait pas mal de travail au niveau de sa tessiture, mais c’était un défi qu’il aimait relever. Tout comme il aimait travailler sur des sons plus bruts, avec des voix plus matures, plus dures et moins artificialisées que ce soit par des vocoders ou juste des coachs vocaux en recherche d’une voix plus cristalline. C’était donc pour lui un travail qui en valait la peine, et s’il se retrouvait muet pour le lendemain, tant pis. Tous ses efforts paieront le Jour J.

Ils quittèrent le Rocksane, guitare sur le dos pour GK, et la nuit les enveloppa doucement tandis qu’ils marchaient côte à côté pour rentrer chez eux. Méandre habitait sur le chemin entre la salle de concert et l’immeuble de GK donc il s’était proposé de la raccompagner, en tout bien tout honneur.
- Tu ne vas plus avoir de voix pour demain, lui dit la jeune femme en marchant, mains dans le dos.
- Ca va, demain je n’ai rien de bien important. Je peux rester muet.
- Rien d’important ? Eh ! Je vais me vexer, tu m’as déjà oubliée ?
Georg s’arrêta, réfléchissant un court instant avant de se rappeler que le lendemain soir, en effet, il avait quelque chose. C’était son faux rencard avec Méandre, au bal des anciens de son lycée. Il laissa échapper un « merde » bien français, ce qui fit rire la rouquine.
- T’inquiète, je te pardonne. Mais heureusement que je t’en reparle, ou tu m’aurais posé un lapin.
- Te faire poser un lapin par un mec qui ne sort même pas avec toi, qui fait juste semblant, c’est d’autant plus dur à vivre. Je m’en serais voulu jusqu’à la fin de ma vie si tu avais été obligée d’affronter les débiles du lycée sans moi.
- Oh, je n’y serais pas allée je pense. En plus, comme tu connais mon adresse, j’aurais attendu que tu viennes me chercher chez moi pour m’y emmener. Pas de GK et je me serais fait une soirée Netflix and chill.

Elle haussa les épaules. Si elle avait dit oui à ce bal débile, c’est uniquement parce qu’elle serait accompagnée, et qu’elle pourrait prouver à ses anciens camarades et harceleurs du lycée qu’elle n’était pas juste la Maman Latour comme tout le monde l’appelait. Ce surnom lui avait collé au train si longtemps que les derniers utilisateurs de celui-ci ne savaient même pas pourquoi ils l’appelaient ainsi.
- Et on ne peut pas troquer ton bal contre une soirée Netflix and chill ? demanda Georg. J’ai toujours été plus doué le cul enfoncé dans un canapé que mes deux pieds en train de danser. Tu viens d’ailleurs d’en avoir la preuve tout l’après-midi, j’ai deux pieds gauches.
- Justement, je t’apprendrai à danser demain soir. Je ne vais pas laisser mon faux petit-ami sur le banc de touche pendant que je me ferai inviter par Edouard Duval, le beau gosse de Terminale B.
- A une condition alors, reprit Georg en marchant toujours.

La maison de Méandre se dessinait un peu plus loin. Ils avancèrent, et s’arrêtèrent devant l’entrée. Ni l’un ni l’autre n’avait envie de terminer leur conversation juste comme ça, et ils appréciaient leurs conversations, au travail ou en répétition. Ils avaient plus d’atomes crochus qu’ils ne l’auraient cru de prime abord, et les deux parties étaient bien conscients de la chance qu’ils avaient de s’être rencontrés et d’être devenus si proches en si peu de temps.
- Je t’écoute, lui dit Méandre.
Elle avait le dos tourné à la porte de sa maison, les mains toujours dans son dos. Elle frissonna cependant un peu. Elle n’avait pas pris de veste, ne s’étant pas attendue à rentrer si tard, et le fait de ne plus bouger depuis quelques instants avait eu comme effet d’abattre un coup de froid sur ses épaules.
- J’aimerai bien enlever le faux de mon titre de demain soir, lui dit-il avec le même petit sourire charmeur que plus tôt dans la journée.
Méandre mit quelques instants à comprendre qu’il parlait de « faux petit-ami ». Il voulait sortir avec elle ? Elle était extrêmement flattée, mais elle ne pouvait pas dire qu’elle était surprise. Leur relation avait pas mal évolué dans ce sens, et elle appréciait vraiment l’américain.
- J’aimerai bien l’enlever aussi, avoua-t-elle. Et puis, ce sera plus crédible auprès des autres.

Georg acquiesça, avec son sourire usuel. Il s’approcha alors de Méandre, prit son menton entre ses doigts et lui déposa un chaste baiser sur les lèvres. La jeune femme se hissa sur la pointe des pieds, ne souhaitant pas se contenter de la gourmandise d’un simple bisou, et elle enroula ses bras autour de la nuque de Georg. Ce dernier plaqua ses mains dans le dos de Méandre, et ils échangèrent un long et passionné baiser sur ce trottoir à peine illuminé avec pour seuls spectateurs deux paires d’yeux blotties dans les rideaux du salon de Méandre.
