
Georg-Kaitlin avait pris son poste au magasin de disques il y avait une petite heure quand une tornade bleue, mal embouchée et tapant du pied, entra dans la boutique. Le jeune homme était debout, derrière son comptoir, sa collègue dans les rayonnages et l’arrivée d’Alana avait fait trembler tous les murs.
- Faut qu’on parle.
Elle avait lâché ces quelques mots comme elle aurait jeté un dossier sur une table. C’était sec, froid et impersonnel. Georg la regarda sans un mot de plus, essayant de comprendre les raisons qui pourrait la pousser à lui parler de cette manière. Hormis lors de la soirée au lycée de Méandre, ils n’avaient pas échangé un mot. Il aimerait bien un peu plus d’explications.

La rouquine rejoignit Georg et Alana à l’accueil du magasin, et toisa sa meilleure amie, totalement incrédule. Elle ne venait jamais au magasin, se passait bien de se mêler au commun des mortels. Raison de plus de se poser des questions sur la scène qu’elle semblait sur le point de faire.
- Un problème ‘lana ? demanda Méandre.
- Oui, avec ton mec. Je dois lui parler.
Georg détourna le regard d’Alana pour regarder Méandre. Visiblement, elle n’était pas au courant des dernières nouvelles. Soit Méandre avait fait le choix délibéré de ne rien lui dire, soit elle n’en avait pas eu l’occasion. Ça faisait déjà plus d’une semaine pourtant.
- On est plus ensemble, finit par dire Méandre en voyant le regard interrogateur de GK.
- A la bonne heure ! s’extasia Alana en regarda sa meilleure amie. Je ne veux même pas connaître les détails sordides de votre rupture, ça ne m’intéresse pas.
- On peut savoir pourquoi tu es là, Alana ? demanda posément Georg.

Il fit le tour du comptoir pour s’approcher d’elles et croisa les bras, la regardant. Il ne comprenait toujours pas où elle voulait en venir, et rien dans ses souvenirs ne lui donnait d’explications sur l’actuelle mauvaise humeur de la chanteuse devant lui.
- Tu vas me donner My Way.
- Quoi ?
Il la regarda, le visage ahuri et se retint de rire. Elle lui faisait un foin pour une chanson ? Pour une simple chanson ? Elle était folle. Néanmoins, il ne rajouta rien, laissant Alana justifier sa demande. Après tout, My Way ne lui appartenait pas, c’était une chanson de Sinatra.
- Y’avait six mots dans ma phrase, c’est lequel que t’as pas compris ?
- Oh si, j’ai compris ta phrase. Je ne comprends simplement pas ta motivation à me faire chier un lundi matin à neuf heures et demi pour me prendre une chanson que je n’ai même pas écrite et qui ne m’appartient pas.
- C’est simple pourtant.

Elle s’approcha de lui et appuya un doigt décidé sur son torse, le regardant droit dans les yeux. Georg ne bougea pas, soutenant son regard. Elle avait beau lui offrir un des regards les plus noirs qu’il n’avait jamais vu de sa vie, elle ne l’effrayait pas. Elle était même assez ridicule finalement.
- Tu me donnes My Way, les partitions, les arrangements, tout, et tu ne la chantes plus. Elle est à moi.
- Sauf que, comme je viens de te le dire : la chanson ne m’appartient pas. Prends là si tu veux, c’est cool de faire revivre les vieux classiques. Fais toi plaisir.
Alana gronda, et roula des yeux, agacée.
- J’en ai rien à foutre de la version pourrie de Claude François. Je veux ta version.
- Non.
Il haussa les épaules et recula légèrement d’Alana. Il ne voulait pas lui donner l’impression d’avoir une quelconque emprise sur lui. Autant ignorer ses caprices de diva. Il fit demi-tour et retourna derrière son comptoir.

- Maintenant, si tu permets, on a du travail avec Méandre et tu nous déranges. T’as pas des cours à réviser ?
La jeune femme n’était absolument pas d’accord avec cette réponse. Elle s’approcha du comptoir, plaqua ses deux mains à plat sur le meuble et se pencha sur celui-ci, pour dévisager Georg. Hors de question qu’elle lâche l’affaire. Elle voulait My Way, elle l’aurait.
- Tu veux mes arrangements ? finit-il par souffler. Prouve-moi que tu peux la chanter, prouve-moi que tu as du coffre et que tu ne te contentes pas seulement de chanter de la pop insipide.
Il se pencha vers elle à son tour. Leurs fronts se touchaient presque. Il avait vu, juste avant, la petite ride d’agacement s’esquisser au coin de ses lèvres. Elle se mordait l’intérieur des joues. Apparemment, la traiter de chanteuse pop était une insulte. Pas mal.

- Et là, je t’offrirai mieux que My Way.
Il esquissa un petit sourire de vainqueur. Il savait qu’il avait réussi à l’intéresser. Son regard avait changé. De noir, il était passé à celui de la passionnée, qui vit pour la chanson, blessée dans son égo et qui voulait redorer son blason.
Quant à lui, il avait bien retenu la leçon de Méandre. Le seul moyen de se faire une place chez les Alive!, c’était de la prendre de force et de se la créer. Kaoline était rentrée comme ça, et il ferait de même, avec ses compositions.
- Tu vas regretter de m’avoir traité de chanteuse pop.
Elle cracha ses mots, comme un chat, avant de reculer du comptoir. En se tournant pour sortir, elle croisa le regard de Méandre. Sa meilleure amie lui adressa un sourire encourageant, et peut-être aussi heureux. Alana bougonna toujours, haussa les épaules et sortit du magasin avec autant de fracas qu’à son entrée. Quand elle claqua la porte, cela fit sursauter Méandre qui lâcha un cri d’exclamation.

Elle s’approcha du comptoir contre lequel elle s’appuya pour suivre la silhouette d’Alana avant qu’elle ne disparaisse à l’angle de la rue. Une fois seuls tous les deux, elle se tourna de nouveau vers GK avec un sourire presqu’amusé.
- Tu sais que t’es fichu ? Tu vas devoir lui trouver une chanson.
- Je sais, je ne doute pas de ses compétences vocales. Mais d’ici qu’elle m’impressionne, j’ai le temps de pondre quelque chose d’écoutable. J’ai déjà ma petite idée.
Méandre se tourna, et se pencha à son tour par-dessus le comptoir, comme elle avait vu Alana le faire un peu plus tôt. Elle le regarda, en haussant un sourcil.
Malgré qu’ils aient finalement décidé, d’un commun accord, de mettre fin à leur relation quelques jours plus tôt pour des raisons de longueurs d’ondes incompatibles, ils s’entendaient toujours aussi bien. Ils étaient arrivés à la conclusion qu’ils étaient avant tout de très bons amis et qu’ils avaient mal interprété les signaux. Ça arrivait.

- Et pourquoi tu tiens absolument à rentrer chez les Alive! ? On n’a pas la place pour un second chanteur. Tu y arriverais mieux par toi-même, surtout vu ce que tu sais faire.
- Parce que je ne veux pas faire de l’interprétation toute ma vie. Je préfère écrire. Ça me réussit mieux.
Il se pencha vers elle. Il avait le regard qui brillait, comme un gamin devant un énorme gâteau au chocolat. Il semblait au paroxysme de la jubilation. Méandre se perdit même à penser que s’il était un chien, il aurait la queue qui ferait le ventilateur dans tous les sens. Si ce n’était pas déjà le cas, et elle baissa la tête d’avoir eu cette idée à lui traverser la tête.
- Alana a de l’or dans la voix, elle ne l’exploite pas à sa juste valeur. La pop, ça marche, ça colle à sa voix, à son timbre, à son look aussi. Mais elle irait chercher autre chose, de plus intense, de plus sombre … Vous ne resteriez pas cantonnés à une salle de province.
- T’es en train de dire qu’on est des losers ?

Elle se redressa et croisa les bras, légèrement vexée.
- Non. Seulement, je veux vous prouver que vous n’avez pas encore trouvé votre style. Et ça, je veux vous l’écrire.
Méandre fit la lipe, relevant sa lèvre inférieure. Il était mignon lui, avec sa confiance en lui sans borne et son cruel manque de modestie. Mais il lui avait dit, qu’il était le premier à croire en ses capacités et que c’était pour cette raison qu’il y arrivait. Le talent, c’était bien, mais le travail et l’obstination, cela pouvait tout changer.
- Le jour où on se retrouve à l’Eurovision avec tes chansons, je te paierai la guitare des Ravens. Tu l’auras mérité.
- Deal, dit-il en tendant la main vers elle avec un sourire de winner.