
La nuit noire m'enveloppait un peu plus à chacun de mes pas précipités dans la rue. Le vent s'était levé, me faisant légèrement frissonner, mes cheveux épars bougeaient au rythme de ma course et du vent sur mes joues.
Plus d'une fois, je posai ma main sur mon cœur, le sentant battre plus vite et plus fort encore, mon pacemaker n'allait jamais le supporter, mais je m'en foutais. Tout ce qui comptait, c'était le vent frais du mois d'avril sur mon visage et mes avants bras dénudés, son sifflement à mes oreilles, et la fatigue qui envahissait mes mollets.

Je ne réalisai pas réellement où mes pas m'avaient rendus, bien trop occupé à ressasser ce qu'il s'était passé pour m'intéresser à mon chemin, pour réaliser que j'avais atterri devant le lycée. Après tout, pourquoi pas. C'est un lieu comme un autre, et tant que l'on ne risquait pas de me trouver, je suis preneur.
Je me dirigeais alors vers la porte, et m'assis à côté, à même le sol, le banc ne m’intéressant pas, tête entre les mains, et pour la première fois depuis des années, je sentis des larmes couler le long de mes joues.

- Ma vie est pourrie à ce point là ? murmurai-je pour moi même.
Parler à voix haute m'a toujours permis d'évacuer ma peine plus vite, que quelqu'un soit là ou non, ça revenait au même. Je débitais mon monologue, ou je me faisais la conversation à moi même.
- Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça putain ! continuai-je. BORDEL ! Moi aussi je veux pouvoir avoir des contacts humains, comme tout le monde, je veux pouvoir aimer comme tout le monde, je veux être monsieur tout le monde !! MARRE !

Alors que je hurlai, j'entendis des bruits de pas sur la dalle du trottoir, et levait légèrement la tête pour voir que c'était des talons noirs qui s'approchaient de moi.
En levant les yeux, je vis qu'ils appartenaient à une femme d'une trentaine d'années, blonde comme les blés, et vêtue d'un gilet noir, comme si elle était frigorifiée, plutôt atypique pour la saison, on est pas en plein mois de décembre.

Elle s'accroupit en face de moi, avant de me toiser de ses grands yeux marrons, que j'avais déjà vus quelque part, qui m'étaient tout sauf étrangers.
- Je te connais toi, dit-elle en souriant. Même si j'en suis pas fière.
- Qui êtes vous ? cinglais-je, sans même prendre la peine d'essuyer mes larmes.
- Disons que tous les deux, on a été proches, m'expliqua-t-elle en s'asseyant à côté de moi.

Je tournai la tête vers elle, essayant de me rappeler à quel endroit j'avais pu la voir, quand la raison me parut évidente, il n'avait suffit que d'écouter ce qu'elle venait de dire.
- Repartez d'où vous venez. Je ne suis plus à vendre.
- Je m'en étais douté, t'as pas le type de vêtement de l'époque, Aaron, c'est ça ?
- Fichez le camp.
- Que t-arrive-t-il pour qu'un beau jeune homme comme toi se retrouve en pleurs au beau milieu de la nuit devant un lycée ?
- Qu'est-ce que ça peut vous foutre ? Dégagez.

- J'en ai pas l'intention Aaron, mais alors, pas du tout.
- Vous voulez quoi ? Je suis plus dans ce monde là maintenant, j'ai rien pour vous.
- Ça ne m'intéresse plus tu sais, disons que j'étais dans ma phase dépressive. Ça ne justifie en rien ce que j'ai fait, mais toute excuse est bonne à utiliser, tu ne crois pas.
- Non. Vous avez profité de votre situation, comme toutes les autres. Vous avez eu ce que vous voulez non, alors repartez d'où vous venez, j'ai rien à faire avec vous.
- Je m'appelle Ath', dit-elle sans s'occuper de ce que racontais. J'ai trente quatre ans, je suis mariée depuis deux ans, avec le père de mon fils unique de trois ans.

Elle s'arrêta un instant, considérant ses mains, comme si celles-ci étaient tâchées, souillées, comme après un atelier cuisine avec ses enfants.
- Pourtant, quand je me lève le matin, que je me regarde dans la glace, il y a quelque chose qui cloche. Il y a ce petit roux de quinze ans aux yeux noirs qui me regarde plein de mépris, comme si j'étais un monstre, ce que je suis.
- Arrêtez, suppliai-je en me recroquevillant.
- Je n'ai jamais parlé à quiconque de ce que j'avais fait, et aujourd'hui encore, je préfère me taire, même si je suis bouffée par la culpabilité. C'est peut-être mon châtiment, pour mon crime.
Irrité, je me levai d'un bond, avant de la toiser, le regard encore plus noir que jamais.

- Vous êtes bouffée par la culpabilité ? Tant mieux ! Moi, je me sens sali, comme une ordure. Je sais même pas ce que c'est de vivre comme un gamin normal, j'ai jamais eu quinze ans comme vous dîtes ! Je suis passé de douze ans d'âge mental à vingt cinq en une seule soirée ! Tout ça pour des pouffiasses dans votre genre qui étiez prêtes à dépenser un fric monstre pour posséder quelques heures un animal de compagnie comme vous en raffoliez tant ! Comme si on avait jamais été humains ! Alors moi, je vais vous dire ! Regardez votre fils bordel, et faites lui ce que ma mère m'a fait ! Vous trouvez ça normal, vous, de jouir d'une vie parfaite et sans embûches, alors que moi, je prends sur moi chaque jour que la vie m'accorde pour ne pas sombrer, pour rire face aux autres, et pour me lever le matin, en me disant : « Hey Aaron, encore une belle journée ! »

Elle ne dit pas un mot le long de ma tirade, elle ne dit rien, détournant parfois les yeux, honteuse. Elle peut l'être, honteuse. Elle ne peut plus faire que ça, se cacher dans un trou de souris.
- Vous m'avez pris ma vie ! Vous m'avez tué ! Je suis mort en cette année 2000, à douze ans. Aaron Hart est mort, pour devenir un animal, rien de plus, rien de moi. Un objet, un esclave, que ma mère n'aurait eu aucun scrupule à vendre pour gagner encore plus de thune ! Sortez de ma vie, je ne veux plus jamais vous voir.

Elle se retourna, apparemment décidée à repartir, pour s'arrêter finalement à quelques pas de moi, le dos tourné, avant de diriger sa tête vers moi.
- Pourras-tu un jour me pardonner ?
- Allez vous-en. Vous m'avez gâché ma soirée avant que vous n'arriviez, ne continuez pas.
Elle baissa les yeux finalement, avant de reprendre la direction de la station de métro, m'abandonnant seul, au milieu du trottoir, là où j'aurais du toujours vivre, là où j'ai vécu mon adolescence.

Bienvenue dans mon enfer personnel.