Quelques jours plus tôt …

La journée de cours de Georg était sur le point de se terminer quand une bourrasque de vent se manifesta de l'autre côté des carreaux de la salle, très vite suivie par une pluie battante qui glissait sur ceux-ci, les lavant à grand jet. Le jeune homme, la tête posée sur sa main, bras accoudé sur la table, lâcha un profond soupir de lassitude avant de tourner la tête vers le tableau et le professeur qui dispensait un cours d'architecture néo classique. Son regard dévia quelque peu pour se poser sur l'horloge qui était fixée au mur de la salle de cours. Plus que deux minutes et il était quatorze heures. Plus que deux minutes, et il avait fini ses cours pour la journée et pouvait prendre le chemin du retour jusque chez lui où l'attendait son lit, confortablement arrangé, où il pourra se détendre, guitare sur les genoux avant de bosser ses partiels. La soirée idéale en perspective.

Plus qu'une minute. Il se rendit compte qu'il n'avait pratiquement pas écouté le professeur aujourd'hui, et la page de traitement de texte qu'il avait ouvert une heure et demi plus tôt était pratiquement vierge puisqu'il n'y trônait que le nom du professeur, la date et l'intitulé du cours. Et dire qu'il espérait obtenir son diplôme. Lors des trente secondes restantes, il chercha un autre étudiant penché sur son ordinateur et qui ne soit pas en train de jouer à Candy Crush pour pouvoir lui emprunter son cours, parce qu'il en avait bien besoin.
_ Je vous dis donc à la semaine prochaine. Nous serons déménagé, la salle sera indiquée sur la porte de mon bureau. Bonne fin de semaine à tous.
A peine le professeur avait entamé sa phrase d'adieu que plus de la moitié des étudiants étaient déjà partis, les rares restants pliaient encore bagage. Mais aucun d'eux n'avait un ordinateur, ce qui fit soupirer le jeune homme une nouvelle fois. Ce n'est pas aujourd'hui qu'il aura un cours complet. Il ramassa donc ses affaires, las, essayant de trouver mentalement une solution à son problème afin de ne pas fournir de copie blanche à l'examen.

Cinq minutes de pas précipités plus loin, Georg arriva devant les portes du bâtiment, derrière lesquelles un véritable rideau de pluie sévissait. Impossible d'y voir à plus de cinquante mètres, et il devait rentrer chez lui à pied, sans parapluie. Il ne lui restait plus que deux solutions : soit abandonner son projet d'après midi avec sa guitare et attendre que ça passe à la bibliothèque , soit prendre son courage à deux mains, prier pour ne pas être fait en sucre, et rentrer chez lui le pas rapide. Il ne prit pas la peine de se poser la question plus longtemps, et poussa les portes du bâtiment, tête entre les épaules, et commença à se diriger vers le duplex de ses parents à pas précipités.

Après quelques secondes dehors, il se retrouva trempé comme une éponge, à son plus grand inconfort, et alla s'abriter sous un abribus esseulé à proximité de la fac. Il était peut-être plus judicieux d'attendre la fin de l'averse, notamment que son ordinateur allait se noyer vu ce qui tombait à l'instant, et il n'avait clairement pas les moyens de s'en payer un nouveau. Sans parler des cours qu'il serait obligé de récupérer ! Les secondes et minutes passèrent, sans que la pluie ne cesse pour autant, à son plus grand désarroi. Et, après une petite dizaine de minutes, une berline noire s'arrêta devant l'abribus. Ses fenêtres étaient teintées, et Georg ne pouvait pas distinguer le conducteur de la voiture. Alors qu'il se pencha un peu pour voir qui était le propriétaire du véhicule, la portière passagère s'ouvrit automatiquement, faisant sursauter Georg qui recula d'un mètre.
_ Entre, je te ramène chez toi.
Bien qu'il n'avait plus l'âge de réciter les recommandations de ses parents, le très célèbre « Ne monte pas dans la voiture d'un inconnu » lui revint en tête, et il esquissa un mouvement hésitant pour s'approcher de la portière, afin de distinguer le conducteur.

Ses yeux s'écarquillèrent quand il le reconnut, puis son visage se teinta d'une rage non dissimulée.
_ Merci, mais je préfère attendre que la pluie cesse, dit-il, sèchement.
_ Voyons Georg, tu n'as rien à craindre de moi, je te ramène juste chez toi.

Georg regarda Harry, essayant de déterminer ce que cachait ce visage en apparence bon et paternel. Mais rien ne filtra, et l'homme âgé conserva son expression sereine, tout en insistant du regard pour que le jeune homme grimpe dans le véhicule. Le brunet leva la tête, jaugeant le ciel qui s'était noircit d'autant plus, et accepta finalement l'invitation de son géniteur sans un mot, en entrant dans la voiture pour s'installer sur le siège passager. Il ferma la portière et posa son sac à ses pieds.
_ Bien, dit Harry en démarrant.

Georg se contenta de regarder la pluie glisser sur la fenêtre, pariant comme un enfant sur la goutte qui finira la première en bas de la vitre. Il ne voulait en aucun cas adresser la parole à cet homme, et s'il avait accepté d'entrer dans sa voiture, c'est avant tout pour ne pas choper la crève, et rentrer chez lui au plus vite pour jouer sur sa guitare.
_ Tu as bien grandi, entama la conversation Harry. C'est dommage, tu ne me ressembles plus autant qu'il y a quatre ans.
Georg resta muet, continuant de regarder les gouttes faire la course sur la vitre.
_ Tu étudies l'histoire de l'art, c'est ça ? Troisième année, tu passes donc ton diplôme cette année. Tu as eu de bons résultats au premier semestre, je suis assez fier de toi.
_ Je vois que vous avez mené votre enquête, siffla Georg entre ses dents tout en continuant de regarder la vitre.

_ En effet, et il n'est pas à nier que nous avons du temps à rattraper toi et moi.
_ Il n'y a que vous qui ne le niez pas. Je n'ai rien à rattraper avec vous.
_ Ne dis donc pas de telles sornettes. Tu n'es pas curieux d'en connaître un peu plus au sujet de ton père ? Je suis curieux pour ma part d'en apprendre plus sur mon fils, c'est pour ça que j'ai fait toutes ces recherches.
_ J'en connais déjà assez sur vous, et je ne vous considère pas comme mon père. Votre vie ne m'intéresse pas.
_ Pourquoi es-tu donc entré dans cette voiture alors ? Questionna Harry.

Georg se tourna finalement vers l'homme. Il était concentré sur la route, et ne tournait pas la tête vers sa direction. Rien chez lui ne semblait être mauvais, il respirait plutôt l'humeur du bon patriarche, qui aimait ses enfants et sa famille. Et Georg savait pertinemment qu'il ne fallait pas se fier à cette première bonne impression.
_ Parce qu'il pleut et que j'ai pas envie de choper la crève.
La voiture s'arrêta, coincée entre quatre autres voitures. Les voilà donc embouteillés, à cause de l'heure de pointe. Georg soupira, et retourna à sa contemplation aqueuse.

_ On va être coincés pour quelques minutes encore, pourquoi ne pas discuter comme deux êtres civilisés ?
_ Je n'ai pas envie d'avoir une conversation civilisée avec vous.
_ Quel dommage. J'avais pourtant espoir que tu aies plus de conversation que ton imbécile de frère. Toi, au moins, tu fais des études, contrairement à lui ...
_ William n'est pas un imbécile, et il n'est pas mon frère, le coupa sèchement Georg. Il faudrait que nous ayons un père ou une mère en commun, ce qui n'est pas le cas.
_ Je vois que tu refuses toujours la réalité, Georg.
_ Non, pas la réalité. J'ai plutôt bien assimilé l'idée. Mais ça ne m'oblige pas à faire de vous mon père.

A ces mots, Georg ouvrit largement la portière de la voiture, frappant le véhicule qui se trouvait à la droite de la voiture de Harry, y laissant une belle marque de rayures. Il prit son sac et entreprit de sortir à pied de cet embouteillage, bien décidé à rentrer chez lui, et à ne plus avoir à faire à Harry. Ce dernier d'ailleurs, essayait en vain de l'appeler, tandis que le conducteur de la voiture voisine hurlait à plein poumons après Georg pour avoir abîmé son précieux véhicule, qui sortait tout juste de l'usine. Mais il n'en avait rien à fiche. Il se contenta de tracer droit devant lui, pour arriver à son domicile, dix minutes plus tard, trempé comme une soupe, et grelottant.