
Et à peine avait-il passé la porte qu'un éclat de voix lui parvint aux oreilles. Sa mère et son « père » s'escrimaient encore dans la cuisine, à son sujet. Il était persuadé d'avoir entendu son prénom juste avant qu'ils ne se stoppent en le voyant rentrer.
_ Ouais, c'est moi. Reprenez donc où vous vous êtes arrêtés, je ne veux pas vous couper dans votre discussion.
_ Bonjour Georg, sourit tant bien que mal Julia à l'égard de son fils. Tu as passé une bonne journée ?
_ Pluvieuse, donc si tu peux me laisser aller me doucher, ça m'arrangerait tu vois.
_ Oui … Bien sûr.
Julia posa son regard sur son fils, le regardant traverser le salon puis grimper les escaliers en colimaçon avant de disparaître dans la salle de bain qui se trouvait à l'étage. Georg fit claquer la porte de celle-ci, faisant ainsi sursauter sa génitrice, qui de nouveau se tourna vers William.

_ Quoi ? Tu vas encore dire que c'est de ma faute si il est irrespectueux ? Gronda-t-il.
_ Je n'ai rien dit William, alors tu peux te calmer, s'il te plaît ? Essaya de tempérer son épouse.
L'homme ne rajouta rien, regardant son épouse de manière fixe, attendant que celle-ci n'ouvre la bouche pour prophétiser une nouvelle fois sur l'avenir incertain de leur fils qui ne leur parlait pratiquement plus. Chose qu'elle ne fit pas, à la grande surprise de William.
_ Il faudrait quand même qu'on aie une discussion, tous les trois, quatre même si Zhoo veut participer, dit-elle en dévisageant William.
_ Certes. Et tu espères l'avoir comment cette discussion ?

_ Tu pourrais arrêter d'être sur la défensive William, soupira Julia. Ça ne sert à rien de se déchirer comme ça, ça ne fera pas revenir Georg vers nous.
_ Tu n'aurais pas autant tardé à lui donner cet album photo, on en serait pas là Julia ! Harry serait peut-être venu, mais Georg l'aurait appris de notre bouche !
Les yeux de Julia devinrent alors lourds de reproches. Elle aurait tellement voulu lui assener une claque si elle se savait assez forte pour choquer le mastodonte qui se trouvait devant elle à l'instant. Mais le faire ne serait que le résultat d'un coup dans l'eau, et c'est elle qui finirait blessée.

_ Tu sous entends aussi que c'est de ma faute si Papa m'a violée ?! Non parce que autant me le dire tout de suite, histoire que je sois au courant pour la prochaine fois ! Je lui dirais que c'est sûrement pas une bonne idée, et il reculera ! Jamais tu ne t'es mis à ma place William ! Jamais ! Tu n'étais que le grand frère qui se soûlait et se tapait des putes à longueur de journée, et qui a été rassuré d'apprendre qu'on avait aucun lien de sang pour m'ajouter à ton tableau de chasse !
_ Julia !
_ Je vais au travail !
Sur ces quatre mots crachés au visage, elle s'empara de son manteau et de son sac à main, et se dirigea vers la sortie du duplex, claquant la porte sauvagement. William resta debout dans la cuisine, regardant la porte qui tremblait encore dans ses gonds, et finalement, il se dirigea vers le salon, pour s'avachir sur le canapé.

A l'étage, Georg était adossé à la porte de la salle de bain, enfermé à l'intérieur de celle-ci et n'avait pas manqué une miette de la « discussion » qui s'était tenu à quelques mètres en dessous de lui. Il avait le cœur gros de les voir se déchirer ainsi, et bien qu'il ne montre rien, il était conscient de tout ce que cela pouvait apporter comme malheur, et notamment à sa sœur cadette, enfant légitime et naturelle du couple. Lui était non seulement adopté par celui qu'il avait longtemps appelé Papa, mais également non désiré, fruit d'un crime qui a encore plus brisé sa mère qu'elle ne l'était déjà. Si seulement il n'avait jamais existé, cela aurait été d'une facilité déconcertante pour tout le monde.
Il laissa tomber son sac à même le sol, avant de quitter ses vêtements trempés par l'averse. Il dénoua ses cheveux bruns et glissa sous l'eau chaude de la douche, espérant que cela lui ferait du bien, non seulement pour sa crève à venir, mais pour essayer de faire sortir Harry de sa tête.

Sa rencontre quelques minutes plus tôt avec son géniteur n'avait pas été au goût de Georg. Voilà quatre ans qu'il ne l'avait pas revu, et il était bien heureux qu'il ne fasse pas partie de sa vie. Pour lui, c'était inconcevable de créer quoi que ce soit avec Harry. Il avait fait tant de mal autour de lui, il avait anéanti la vie de ses parents, de sa mère notamment, et il le savait bien avant qu'il n'apprenne pour la viol de celle-ci. Il en venait même à se demander ce qui pouvait bien motiver un tel homme pour nouer une affection avec Georg. Il n'avait jamais tenté de prendre contact avec lui durant les seize premières années de sa vie, alors pourquoi chercher à le retrouver, et surtout à le reconnaître.
L'avantage, se disait le jeune homme, c'est que dorénavant majeur, il n'avait plus rien à craindre de la part de ce fou. Il ne pouvait rien exercer sur lui, et il en était grandement rassuré. Mais il est vrai que le voir rôder autour n'augurait rien de bon. Et savoir qu'il avait fait de recherches sur lui l'effrayait d'autant plus.

Après quelques minutes sous l'eau chaude, il sortit de la douche, et enroula une serviette de bain sur ses reins. Il rassembla ses affaires, qu'il lança dans le panier au linge, et sortit de la salle de bain, sac sur l'épaule, pour rejoindre sa chambre, sans alerter l'autorité familiale.
Une fois dans sa chambre, il posa son sac au sol, et se vêtit d'un vieux jogging avant de se poser devant son ordinateur fixe, n'ayant plus vraiment envie de gratter sa guitare à ce moment même. A peine fut-il connecté que son meilleur ami lui sauta dessus sur Skype avec la discussion vidéo. Lâchant un profond soupir, il accepta la conversation. Après un long chargement, Camille apparut à l'écran, les cheveux attachés, et visiblement, encore en pyjama.

_ Tu n'es pas censé être encore en cours toi à cette heure-ci ?
_ J'ai la crève, bougonna Camille en reniflant.
_ Pauvre petit lycéen. Tu t'es pris la pluie battante toi aussi ?
_ Ouais, celle d'hier. J'en ai pas dormi, ça me soûle. Enfin bref, comme t'es là, tu vas m'occuper !
Un sourire carnassier pixellisé s'afficha sur son visage, et Georg esquissa une grimace. Ce genre de phrase sortant de la bouche de Camille pouvait amener à faire peur.

_ No stress. Je suis seul à la maison, je me fais chier comme un rat mort.
_ Matt et Emma ne sont pas là ?
_ Papa a été appelé au boulot pour une formation de bleus. Ça lui arrive souvent en ce moment. Emma, je sais pas ce qu'elle fout. Tu devrais le savoir toi, t'es pas son mec par hasard ?
_ Si tu crois qu'elle me dit tout, bougonna Georg en levant les yeux au ciel.
De toute façon, il valait mieux que cela en soit ainsi, il ne se voyait pas raconter toute sa vie à sa petite amie, encore moins ce qui s'est passé ce matin. Cela ne ferait que la faire s'inquiéter, et elle déciderait d'abandonner tous ses projets, et Georg n'a pas vraiment envie de faire partie des causes d'un éventuel échec.
_ Tu racontes quoi donc GK ? Demanda Camille alors qu'il se mouchait avec la délicatesse d'un pachyderme.
_ Eh bien, je vais finir dans le même état que toi demain je crois. Je suis rentré sous l'averse, enfin, j'ai fait la moitié du trajet sous la pluie, le reste dans une voiture.
Il s'arrêta un instant avant de reprendre, empêchant ainsi Camille de se poser trop de questions sur son expédition. Ne pas tout dire à Emma ne veut pas dire que son meilleur ami est exempt de ses aventures, lui au moins, il s’inquiétera pas.

_ Harry m'a pris en voiture devant l'arrêt de bus de la fac. Et je me suis barré au milieu d'un embouteillage. C'était … bizarre. Franchement, je vois pas d'autres termes.
_ Comment ça bizarre ?
_ Il a fait des recherches sur moi, il sait même quelles notes j'ai eu à mes partiels d'hiver !

_ Glauque … T'en as parlé à tes parents ?
_ Certainement pas. Quand je suis arrivé, ils se plumaient comme des chiffonniers, et encore à cause de moi. Tu crois vraiment que je vais aller leur dire « eh oh, j'ai rencontré Harry et on a fait un bout de trajet ensemble aujourd'hui » ? Ma mère en ferait une attaque, alors je préfère éviter. Il y a des jours, j'aimerais bien pouvoir me barrer de cette ville.
Il lâcha un profond soupir, tête.
_ Tu imagines, un endroit sans mes vieux, sans Harry, sans aucun problème, poursuivit-il. Ce serait franchement le pied.
_ Tu peux te barrer tu sais, t'es majeur et tout ce que tu veux. Tu fermes ta valise, tu t'inscris dans une fac genre française ou italienne, c'est cool pour l'histoire de l'art ça, et voilà, t'es libre et plus de cons à proximité.
_ Je préférerais largement en France, je parle pas italien, rit-il. Enfin bon, changement de sujet si tu veux bien, où je vais vraiment avoir envie de partir, et ta sœur me tuerait si c'était le cas.
_ Roh, elle n'est pas si démoniaque que ça quand même, esquissa Camille derrière un rire.

_ Tu l'idéalises parce qu'elle ta jumelle, le reflet de toi, ton toi féminin et tout ce que tu veux. Tu es aveuglé par votre gémélarité !
_ Ça n'existe même pas comme mot géméralité … Et toi tu la diabolises juste parce qu'elle a les cheveux roux, et c'est tout. Tu parles d'un petit copain, c'est pas l'amour qui t'aveugle.
_ Je crois qu'au bout de quatre ans, j'ai acquis assez de lucidité mon cher Camille. Bref, je te laisse, j'ai des trucs à faire pour demain. A plus tard.
Camille se contenta de faire un V avec ses doigts avant que Georg ne raccroche et n'éteigne son ordinateur fixe. Il se leva, attrapa son sac de cours et alla s'affaler sur le lit. Il sortit un gros volume universitaire, qu'il posa devant lui, avant de reprendre ses études bien sagement.
