
A des milles de là, dans un petit cimetière de quartier, un geai entamait son chant pour son maigre public qui était présent. Une jeune femme aux cheveux d'un brun chaleureux s'était posée il y a bientôt une heure au pied de cette tombe en particulier. Elle n'avait rien de particulier, il est vrai, en comparaison à d'autres qui se trouvaient autour d'elle. Noire, sans croix. Elle était posée à côté d'une tombe plus sobre relativement fleurie, sûrement par l'abandon de fleurs sur la tombe, la nature reprenant ses droits. On peinait à distinguer le nom du défunt sur cette tombe abandonnée couverte de mousse et de pollution. Mais cela n'avait aucune importance pour la jeune femme, puisqu'elle savait exactement à qui appartenait cette tombe à l'abandon. Elle appartient à Spencer Jekill, un jeune homme de vingt quatre ans, fauché en pleine jeunesse lors d'un premier de l'an qu'il n'avait pas calculé, d'une balle dans le cœur.
Comment le sait-elle me direz-vous ? Parce que la personne sur laquelle elle est actuellement en appui sur la pierre lui a tout raconté. Peut-être pas directement, mais il n'y avait qu'elle pour parler de lui. Elle, sa mère biologique, dont elle a enfin pu entendre l'histoire il y a deux ans, la réclamant à ses parents. Andy Thatch, vingt deux ans, décédée près de deux ans après lui, après son petit ami, par suicide. Et depuis deux ans, la jeune femme venait régulièrement se reposer auprès de cette tombe. Peut-être pas tous les jours, peut-être pas toutes les semaines, mais quand l'envie lui prenait. Et aujourd'hui était un jour avec envie. Alors après les cours, elle s'était arrêtée ici, avait attrapé son journal intime et avait commencé à rédiger ce qui lui passait par la tête.

« Aujourd'hui, je suis allée voir Andy. Cela faisait plus de deux mois que je n'étais pas allée la saluer, et les fleurs de Spencer commençaient à déborder sur elle. J'ai longtemps hésité avant de remettre tout en ordre, peut-être cherchaient-ils à ne faire plus qu'un. Mais j'ai trouvé ça un peu dur à regarder. Alors je les ai séparé. De toute façon, il y a de fortes chances de les trouver main dans la main si l'on creuse, alors les fleurs sont inutiles. »
Elle reposa son carnet, leva la tête vers le ciel et ses nuages cotonneux, son esprit flânant avec ses rêves et ses écrits. Il ne se passait pas une journée sans qu'elle ne sort son cahier et son crayon pour griffonner ne serait-ce qu'un mot qui lui passe par la tête. Pour elle, chaque pensée, chaque mot est précieux et peut avoir un impact fort. C'est en écrivant ce qu'elle pensait qu'elle a pu demander à ses parents de lui raconter la vie de sa mère. Certes, ce n'était pas facile à entendre, cela n'avait pas l'air facile à écouter, mais elle avait bu chaque mot comme une sainte parole, avant de tout retranscrire dans un carnet, qu'elle avait soigneusement rangé, peut-être même caché, dans sa chambre, pour que ces écrits ne s'envolent pas et que sa génitrice ne l'oublie pas. Ou que elle, elle ne l'oublie pas.
_ Je savais bien que je te trouverais là An.
Quand elle entendit cette voix masculine, elle s'empressa de ramasser ses affaires, comme pour cacher un crime de flagrant délit. Des pas étouffés par la pelouse s'approchèrent de la jeune femme, et finalement, la silhouette masculine qu'elle avait aperçu au loin s'accroupit en face d'elle, bras sur les cuisses, et la regarda.

_ Que dirais ta pauvre maman de te savoir assise ici devant la tombe de sa rivale ?
_ Rien, puisqu'elle ne le saura pas, car tu ne diras rien Gabe, n'est-ce pas ?
Elle se redressa, frotta ses cuisses pour retirer les éventuels brins d'herbes et traces de terre, puis réinstalla son sac sur son épaule. Elle regarda l'homme droit dans ses yeux clairs, avec la ferme intention de le faire flancher, mais il ne bougea pas, conservant son petit rire affiché sur son visage. Après quelques secondes, Gabe reprit la parole :
_ Je ne dirais rien que si je reçois quelque chose en compassion Anie.
_ Et je sais ce que tu vas me demander, et c'est non, donc je vais devoir trouver un autre moyen de te faire taire.
_ Sauf que tu as tout faux, tu n'as pas la moindre idée de ce que je souhaite recevoir en compensation.

La bouche de la demoiselle se tordit en une grimace blasée, et An lâcha un profond soupir, tout en resserrant la poignée de son sac dans sa main pour se donner une contenance.
_ J'ai le choix entre : t'embrasser, accepter un rencard avec toi et ou coucher avec toi, pour le « bien de l'humanité ». Désolée, mais tu sais bien que je ne t'aime pas comme ça Gabe.
_ Je ne t'ai jamais proposé tout ça An, bougonna-t-il. Je t'avais juste demander de sortir avec moi. Il y a une sacré différence.
_ Ah bon ? Et laquelle ?
_ Des sentiments, dit-il en souriant tel un illuminé. Parce que ce que tu m'énumères, ce sont des actes physiques, qui certes appartiennent au domaine du couple, mais sortis de leur contexte. Enfin bref, là j'ai cruellement besoin de toi.
_ Demande toujours, je t'écoute.

_ Ma petite sœur, c'est son bal de lycée dans moins de deux semaines. Je suis chaperon. Pitié, soutiens moi dans cette terrible épreuve.
An partit d'un éclat de rire en regardant son ami, avant d'opiner du chef entre deux respirations saccadées, main contre sa bouche. Après plusieurs et interminables secondes, elle réussit à reprendre contenance, et à parler de manière parfaitement compréhensible.
_ Tu viens me chercher chez mes parents ?
_ Oui.
_ En belle voiture ?
_ Si tu acceptes ma vieille conserve, oui.
_ Tu m'offres un corsage ?
_ Les géraniums de ma mère, ça ira ?
_ Boulet !

Gabe lui sourit, d'un regard presque admiratif pour la jeune femme qui se tenait devant lui. Il est à avouer que personne ne pouvait douter des sentiments du jeune homme pour son amie, et bien que depuis qu'ils se connaissent (cela fait maintenant quatre ans) ils ne soient jamais allés plus loin qu'une franche camaraderie, il le regrettait, et tentait sans cesse de se rapprocher un peu plus d'elle, avec l'espoir qu'un jour, elle lui dise oui. Surtout qu'il faisait très largement partie de ce que la société puritaine pourrait appeler un « bon parti ». Tout d'abord, il s'entendait très bien avec le père de celle-ci, notamment parce qu'il fut stagiaire dans la boîte de comptabilité de Nate pendant plusieurs mois. De plus, il se trouvait être comme cul et chemise avec Marine, surtout quand il était question de parler d'An. Et puis, il suivait de longues études de médecine, passait les examens haut la main, ne sortait que rarement boire avec ses amis … Un gendre rêvé se disait-il. Encore fallait-t-il que la potentielle épouse soit d'accord avec l'idée, et c'était loin d'être le cas.

_ Tu veux une réponse pour quand ? Demanda la jeune femme en sortant du cimetière, Gabe sur ses talons.
_ Maintenant ? Je te jure, je sais pas qui inviter d'autre pour me tenir compagnie. Ce sera marrant, comme au bal du lycée il y a deux ans.
_ Ce bal où je ne suis pas allée parce que j'avais chopé la varicelle ?
Elle afficha une moue boudeuse, regardant son ami en jouant de la noirceur de son regard.
_ Eh ! J'ai passé le bal chez toi, en costard madame ! Pour pas que tu te sentes seule avec tous tes boutons. Et c'était amusant. Cette année, on aura un vrai bal, même si on est chaperons. Alors, s'il te plaît, dis moi oui Anie.
_ Ok ok, je viens. J'essaierais de trouver une robe pas trop dégueulasse.
Elle soupira avant de reprendre son chemin vers la maison de ses parents. Gabe ne la lâcha cependant pas d'une semelle. Elle tenta de faire comme s'il n'était pas là, en vain, puisqu'il lui attrapa la main. Elle s'arrêta et le dévisagea.

_ Quoi encore Gabe ? Je voudrais rentrer chez moi.
_ On peut se faire un ciné demain soir ? Quémanda-t-il avec sa bouille de chien battu.
_ On en reparle sur Skype, je vais me faire incendier si je rentre trop tard. Ok ? Mais j'accepte si on mange dehors, ok ? Et ce n'est pas un rencard, corrigea-t-elle aussitôt en voyant les grands yeux émerveillés de son ami.
_ Ok ok, capitula-t-il. On se croise sur Skype.
Il se retourna et rentra chez lui, à l'opposé du chemin suivit par la jeune fille. Celle ci resserra son sac sur son épaule et prit la direction de chez elle. Après quelques minutes de marche silencieuse, elle arrive enfin, et passa la porte d'entrée.