
Une fois l'alarme passée, nos estomacs remplis et notre heure de pause épuisée, tous les élèves sont retournés en cours, sauf les quelques rares lucides qui ont eu bien raison de ne pas choisir latin en option pour le diplôme, les autres, ce sont des suicidaires, dont Heaven fait partie, à mon plus grand regret. Me voilà donc en heure de permanence avec autonomie, comme quoi, y a des jours, être en terminale, ça a du bon.

C'est pour ça qu'à cet instant précis, je me retrouve à me promener dans les couloirs, à la recherche de Drew, histoire de passer le temps, faisant lui aussi parti des gens lucides. Et c'est là que je le vois au travers des vitres du couloir du rez de chaussé, en train de faire des paniers, seul dans la cour.
Je poussai alors la porte, pour le rejoindre tranquillement.

- Combien de ratés depuis ce midi ?
- Aucun, m'annonce-t-il tout fier. Quel pessimisme Aaron.
- Pas de ma faute si t'es aussi doué qu'un hippopotame en sport, ça relève du miracle.
- Marrant, ironise-t-il en ratant son panier.
- Tiens, qu'est-ce que je t'avais dit ?
- T'es chiant. C'est toi et tes ondes négatives, vous me perturbez.
- Mais bien sûr, et j'ai croisé le père Noël en sortant de chez Obama ce matin.

Nous partîmes d'un éclat de rire, avant qu'il ne me lance le ballon de basket, que je rattrapai d'office.
- Une partie imbécile ?
- Heaven va me tuer, mais j'accepte !
- Le sport, c'est bon pour le cœur, dit-il en riant.
- Je sais, bien pour ça que le cardiologue me fait faire des kilomètres sur son vélo d'appartement lors des contrôles.

- Et pour changer de sujet, me dit-il après cinq minutes de silence, elle était comment ta soirée en territoire ennemi ?
- Je préfère pas en parler, éludai-je en lançant le ballon qui entra sans souci dans le panier.
- Tu t'es fait attaquer par ta rouquine ?!
- Elle est châtain ! le coupai-je.
- On s'en fiche de la couleur de cheveux. Qu'est-ce qu'elle a fait pour que tu te comportes comme ça à l'idée de cette soirée ? Elle a abusé de toi ? dit-il en riant.

Sauf que moi, j'avais pas envie de rire et je me jetai sur lui, pour serrer mes mains sur son cou, en colère.
- Me parle pas de ça, commençai-je à m'emporter.
- Eh, tu te calmes ! Je m'appelle pas Elden ! Alors tes piques de mauvaise humeur, tu les gardes pour lui.
- Rien à foutre, c'est toi qui m'a parlé de ça, pas lui !
- Tu vas te calmer espèce de connard. Il va être temps que tu arrêtes tes conneries, ça soule tout le monde. Et je dis bien tout le monde, mais Heaven et moi, on t'aime trop pour te le dire au risque de te blesser, mais là, c'est la goutte d'eau. Tu vas te casser les dents Aaron, il va être temps que tu acceptes les autres et les remarques qu'on peut te faire ...

- Tu ne sais rien de moi, cinglai-je. Tu ne sais pas pourquoi je suis rendu à devenir comme ça. Me fais pas ta morale Drew ! T'es moins con quand ta blonde décérébrée est avec toi !
- Tu parles pas de Zupprika comme ça, tu vas voir !
- Tu te crois en position de me menacer ?! m'emportai-je en le frappant au visage
- Bor...
- AARON ! entendis-je hurler derrière moi.
Je sentis quelqu'un m'attraper par le col pour me balancer au sol, et d'un geste tout sauf amical. Quand j'ouvris les yeux, je vis Raise en train d'aider Drew à se relever.

- Non, mais qu'est-ce qu'il te prend à frapper les gens ? me balance-t-il en se ruant sur moi.
- Parle pour toi, qui frappe notre mère quand l'envie l'en prend ?
- Je te croyais mieux que ça Aaron, me fit-il, visiblement dépité.
- Je croyais que tu serais le seul à me comprendre, après ce qu'on a partagé ! Mais je me rends compte que t'as jamais été là pour moi, on est jumeaux merde ! On est là l'un pour l'autre ! Et toi, le chouchou né sans souci, le mec parfait, tu te fous pas mal de moi, tu me méprises même, parce que tout est de MA FAUTE ! Si j'avais jamais existé, tu serais tranquille avec Kreis et Jose !
- Aaron ... souffla-t-il dépité.
- Je te hais ! Tu m'entends ! JE TE HAIS !

Et sans plus de cérémonie, je pris la direction d'un des bancs de la cour de récréation, celui qui était un peu caché, juste devant les vestiaires des filles. J'avais juste besoin qu'on me foute la paix, besoin d'être seul, d'exister pour personne.
- Aaron ? entendis-je une petite voix alors que j'étais assis sur mon banc.

Quand je levais les yeux, je vis une petite brunette à la peau sombre et aux grands yeux noirs, me sourire gentiment. Oh non, pas elle, pitié.
- Je peux m'asseoir ? me demanda-t-elle gentiment.
- Pourquoi faire ? cinglai-je.
- On est pas parti sur de bonnes bases tous les deux, je pensais qu'on pouvait discuter un peu.
Sans grande motivation pour parler, je hochai la tête avant qu'elle ne s'asseye à côté de moi, toute timide. Bah, faudrait savoir, elle veut parler oui ou merde ? Et j'espère que son mec va pas débarquer, pas envie de voir un moisi pur souche dans mon champ de vision, Geist, c'est qu'une moisie par ses fréquentations ... Sinon, je me ficherais pas mal d'elle.

- Il y a un truc qui ne va pas ? me demanda-t-elle innocemment
Si il y a Elden qui se marre en me regardant, ils sont morts tous les deux.
- Qu'est-ce que ça peut te foutre ? grognai-je.
- Aaroooooooooooon, chantonna-t-elle en rapprochant son visage du mien.
Mais elle a bouffé quoi ce matin ?! Elle est complètement folle.
- Lâche moi !

- Pff, t'es pas cool, fit-elle en se détachant de moi, une mine boudeuse sur le visage. Moi qui voulais te faire rire un peu. Nan, mais regarde toi un peu, tu sais ce que c'est que la bonne humeur ? On t'a jamais raconté de blague de ta vie ?
- Lâche moi ... soupirai-je.
- Bon, tu la connais celle là ? Qu'est-ce qui est petit et qui fait crac-crac ?
- Rien à branler !
- Un poussin qui mange des chips !
- ...
- Elle est naze, je sais, dit-elle en riant.
- Pour une fois que tu dis un truc d'intelligent ... Casse toi !

Elle se leva ENFIN du banc, épousseta sa jupe - une copie d'Heaven, tiens donc ! - avant de se retourner vers moi. Bordel, moi qui voulait qu'elle me foute la paix pour de bon, elle est chiante cette fille, qu'elle retourne avec ses moisis.

- Je t'ai vu avec Drew et ton frère tout à l'heure ...
- !
- Le monde ne va pas s'arrêter de tourner pour toi tu sais, il y a des hauts, des bas et tu pourras pas les empêcher, faut faire avec. Je sais pas ce que tu as vécu comme tu dis, d'un côté, je m'en fiche pas mal de ta vie passée. Mais c'est passé justement, ça va pas se reproduire, alors souris un peu, ça fait du bien ... et ça va t'empêcher pas mal d'emmerdes.
Elle se retourna finalement avant de rejoindre Elden qui venait d’apparaître à l'autre bout de la cour, pour se jeter dans ses bras, se dernier la soulevant du sol en riant.

Ils m'écœurent, moi, j'ai pas le droit de sourire.
Je n'en ai plus le droit.