
La journée avait été étouffante dans le Nord des États-Unis ce jour-là. Et la fraîcheur qui tombait actuellement dans les rues de Houlton était plus que bienvenue. Leurs habitants en avaient bien besoin, et sortaient pour en profiter, d'autant plus que de la pluie était annoncée dans la nuit. Et c'est parce que leurs filles avaient décidé de sortir avec des amis que le couple Handers se retrouvait seul à la maison ce soir-là, seuls pour la première fois depuis bien longtemps. Et Marine avait bien l'intention d'en profiter.

N'y voyez pas là une furieuse envie de dévêtir son homme pour en faire ce qu'elle voulait. Pas le moins du monde. Ils doivent surtout parler. Des semaines que le travail de Nate les empêchait de discuter, et leur dernière conversation en tête à tête avait même terminé de manière complètement houleuse. Parce que Nate, l'homme de sa vie, avait encore eu ce qu'il appelle des « paroles maladroites » en accusant son épouse de leur malchance parentale, pour concevoir leur troisième enfant, ce petit garçon qu'ils avaient longtemps désiré mais qui ne viendrait jamais. Ils devaient se faire une raison. Elle s'était faite une raison. Quatre ans pour avoir leur fille Jayn, après des heures interminables en hôpital avait fini par la convaincre que, naturellement, ils ne pourraient pas avoir de troisième enfant.
Marine lâcha un profond soupir, en s'installant encore plus confortablement dans le canapé du salon, ne regardant que d'un œil le film qu'elle et son mari avaient choisi pour occuper leur soirée. Bien sûr, ils auraient pu en profiter, comme tout le monde, et se faire un restaurant et un cinéma, mais justement, comme tout le monde aurait exactement fait la même chose, l'idée de se retrouver seuls, au milieu d'une foule, très peu pour eux. A la place, Nate avait cuisiné pour eux deux, et acheté des donuts à la meilleure boulangerie de la ville qu'ils allaient engloutir devant le film.

- A quoi tu penses ? Demanda alors Nate à Marine en posant les gâteaux sur la table basse.
- Hein ? Ah euh … à Jayn, répondit-elle en lui souriant – ce qui n'était pas faux en soi.
- Tu as des problèmes avec Jayn ?
A peine sa question posée, Nate serra les freins de son fauteuil et prit appui sur celui-ci pour effectuer un transfert vers le canapé, où il s'installa à côté de Marine, l'attirant doucement contre lui, son bras par-dessus son épaule. La mère de famille accepta cette étreinte et posa sa tête contre l'épaule de Nate, un sourire s'esquissant sur son visage, heureuse de cette affection qu'elle attendait depuis plusieurs jours, et même semaines.

- J'ai été convoquée par le directeur du club d'athlétisme aujourd'hui. Elle a encore fait des siennes avec les plus jeunes. Encore une remarque du genre, et elle est exclue du club.
- Et tu l'as autorisée à sortir ce soir ? Malgré ses conneries ? Bougonna Nate en tournant la tête vers son épouse.
Elle opina du bonnet en picorant distraitement.
- Pourquoi ?
- Parce qu'on aurait eu Jayn dans nos pattes ce soir, et j'avais envie de t'avoir rien qu'à moi …
Elle leva les yeux vers lui, avec son regard de chiot battu, faisant la mignonne pour le faire craquer. Cela n'eut pas l'effet escompté, mais Nate esquissa malgré tout un léger sourire avant de l'embrasser sur le front. Il reporta son regard vers la télévision, laissant tout à loisir Marine continuer sur sa lancée.

- Et puis, parler de la pension devant elle n'aurait pas été très intelligent.
- La pension ? S'interloqua Nate en regardant son épouse.
Cette dernière se redressa pour regarder son mari droit dans les yeux. Oui, elle était bien sérieuse même si le regard de Nate en pensait le contraire. Jamais il n'aurait pensé que son épouse puisse envoyer une de leurs filles à l'internat.
- Oui, j'y pense sérieusement. Peut-être pas pour la rentrée prochaine, mais si elle ne s'arrange pas, je ne vais pas lui laisser le choix.
- Tu ? Et j'ai le droit d'en penser quelque chose ? Bougonna-t-il.
- Oui, c'est pour ça que je voulais absolument passer cette soirée en tête à tête, argua-t-elle aussitôt.

Nate tombait littéralement des nues. Lui qui avait espéré une soirée romantique avec sa moitié aujourd'hui, il pouvait remballer tous ses projets, visiblement, ce n'était pas à l'ordre du jour. Il s'affala d'ailleurs aussitôt contre le dossier du canapé, son entrain totalement retombé.
- Et si jamais je refuse que Jayn aille à l'internat, il se passe quoi ? Osa-t-il tout de même en tournant seulement la tête vers elle. Parce que bon, elle n'a que 12 ans à peine. Ce n’est pas légèrement extrême comme solution ?
- Que crois-tu que ta fille fait de mal ? Je te laisse me citer ses dernières inventions …
- Et bien, elle se chamaille avec sa sœur, mais rien de plus normal, elle nous répond également. Mais c'est une ado aussi, tu espérais quoi ? An en faisait bien autant, elle n'est pas allée en pension.

- Jayn se bat dans la cour de récréation, répond à ses profs et quitte la salle de classe sans demander la permission. Je l'ai surprise également en train de voler 20 dollars dans mon sac à main l'autre jour. Ce n'est pas juste la crise d'adolescence Nate, et je suis totalement dépassée par son caractère. Je pensais lui donner encore un an pour se raisonner.
- Et ça résoudra le problème tu crois ?
- Je n’en sais rien, mais j'en ai marre de me battre tous les jours avec elle. Crois-moi, ça ne me fait pas plus plaisir que toi de la voir partir loin de la maison, mais quel genre d'adulte deviendra-t-elle si on ne fait rien ... ?
Nate baissa la tête quelques instants, et prit les mains de son épouse dans les siennes.

- Je lui parlerais de la pension, j’essaierais d'être un peu plus présent pour vous trois. Je te le promets. Je sais que je t'ai promis beaucoup de choses depuis notre première rencontre, et que je n’en ai pas réalisé la moitié, sans compter celles que j'ai piétinées. Mais je me rattraperais Marine, je ferais tout ce qu'il faudra pour.
- J'espère bien, lui répondit presque aussitôt Marine, ou ce sera notre dernière soirée en amoureux, je peux t'en assurer.
- Ça n'a plus rien d'une soirée entre amoureux, grimaça Nate en glissant sa main vers le panier de donuts pour prendre de quoi grignoter.
Après tout, ses plans avaient été annulés, il n'a plus qu'à se rabattre sur la bouffe pour sauver sa soirée. Et sur le film, bien entendu, dont il avait raté un bon quart d'heure à cause de leur discussion sur l'éducation de leur cadette. Il essaya de suivre l'intrigue comme il pouvait, grignotant par réflexe plus que par envie. Et puis, si sa soirée avait été annulée, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Après tout, dans cette maison, il brillait par son absence, et c'est sûrement ce qui a fini par causer l'insubordination de leur cadette, qui est alors devenue le sujet de conversation de leur soirée, enterrant ainsi ses projets. « C'est l'effet papillon, petite cause, grandes conséquences ... »

Et pourtant, quelques minutes plus tard, son épouse vint se blottir contre lui, jouant avec ses mains, préférant largement la présence de Nate à la maison à ce film qu'elle connaissait presque par cœur. A peine fut elle blottie contre lui que Nate enroula son bras gauche autour de sa taille pour la garder contre lui. Il tourna alors la tête vers elle pour l'embrasser le plus tendrement du monde, jouant avec les cheveux de Marine de sa main droite. Elle se rapprocha un peu plus de lui, voulant prolonger cette étreinte qu'elle désirait depuis des lustres. Après quelques secondes de cet échange tendre et passionné, Nate recula quelques peu des lèvres de son épouse pour se glisser dans son fauteuil, l'entraînant alors avec lui, laissant la télévision seule, avec ses donuts.