Attention, sujet difficle :)

Il pleuvait aussi cette nuit là, je m’en souviens encore très bien. Les rues pavées étaient glissantes, et du haut de mes douze ans, j’essayais de rassurer mon frère, recroquevillé derrière moi. Raise n’était pas encore la brute qu’il est aujourd’hui, il avait encore une âme d’enfant, il était le plus peureux de nous deux, peut-être parce que j’avais déjà côtoyé la mort par le biais de mes opérations.

Connor parlait avec Jose, de notre sort apparemment, j‘avais beau essayer d’écouter, je ne comprenais rien, affolé par la tournure des événements.
On était un vendredi soir, on était rentrés de l’école comme tous les soirs Raise et moi.
Depuis plusieurs mois, ça n’allait plus très rond à la maison. Papa buvait beaucoup, hurlait beaucoup, et la nuit, dans leur chambre, on entendait Maman hurler à la mort, comme si on l’égorgeait.
Et de jour au lendemain, elle a changé. Elle nous avait pris dans ses bras, en nous disant qu’elle avait trouvé un nouveau travail, et qu’on allait enfin être comme avant, tout ce qu’on savait de ce travail, c’est qu’elle travaillait la nuit, loin de nous.
Et ce vendredi soir là, elle nous avait dit qu’on devait l’accompagner à son travail.
On était encore innocents.
On n’avait rien vu venir.

Elle avait dit à d’autres femmes habillées légèrement que nous avions été trouvés dans la rue, et qu’on était prêts à n’importe quoi pour vivre. Alors une grande brune s’était approchée de nous, on était pétrifiés, avant de changer nos vêtements.
Je m’étais retrouvé torse nu, en simple jean et basket, Raise en mini short et un tee shirt aussi fin que possible, tellement fin qu’il en était transparent.
On gelait sur place, on ne comprenait rien.

Et c’est là qu’il est arrivé, Connor, avec son sourire pervers, son regard sombre, ses lourds cernes.
Il ne m’avait pas fallut plus longtemps pour comprendre ce qu’il allait faire de nous, j’avais vu assez de films pour me rendre compte qu’on n’allait pas à un carnaval.
Et c’est dans cette ruelle qu’il nous a amené, mon frère et moi. Il nous a posé contre ce mur, et j’essayais de garder la tête haute, tandis que Raise pleurait en silence, parce que pleurer, devant cet homme, c’était se retrouver dans une situation compromettante, et on tenait à la vie.

- On va pas en tirer grand-chose, dit Connor à Jose en nous lançant un regard. A cet âge là, c’est capable de rien faire. Mais on va leur laisser une alternative, des culs pareils, ce serait dommage de les perdre, tu ne crois pas ?
- … oui, avait-elle répondu faiblement en nous regardant du coin de l'œil, désemparée et écroulée sous la réalité.
- Voilà ce que je te propose. Les recettes de tes niards, je les récupère et tu récupères quarante pour cent de chacun. On verra ce que ça donne. S’ils sont productifs, je monte ton pourcentage. Mais t’en prends soin ! Tous les soirs, ils doivent être disponibles, prêts à satisfaire toutes celles qui passent !
- Oui Connor.

L’homme massif se rapprocha de nous, et je donnais un léger coup de coude à Raise pour qu’ils se reprenne, et cesse de pleurer.
- Bon, les mioches, nous dit-il, vous avez quel âge ?
- Douze ans, répondis-je aussitôt, voulant me montrer fort malgré les circonstances.
- Et lui derrière ?
- On est jumeaux, continuai-je.
- Pas mal, va falloir attendre près de deux ans avant que vous soyez rentables, mais ça va le faire … Bon, écoutez moi, car je me répète pas.

Il nous toisa, froid et sans vie, comme si ça ne lui faisait rien de vendre deux mômes.
- Tous les soirs, je veux vous voir ici, sans exception. Vous êtes payés pour faire passer du bon temps à des pouffiasses qui rêvent de se faire sauter par des mioches. Vous avez juste à faire ce qu’elles vous demandent. Il n'y a pas plus con comme job, même pas à vous servir de votre tête. Vous obéissez, c’est tout.
On ne disait rien, paniqués. Je cherchais du soutien dans les yeux de ma mère, mais la drogue avait déjà emporté ses pupilles sombres mais douces que j’aimais tant et qui me réconfortait. Il n’en restait plus qu’un pâle reflet, vitreux.

Puis l’homme me regarda de haut en bas, avant de s’arrêter sur ma cicatrice, à la vue de laquelle il grimaça, grimace que je pris d’abord pour du dégoût, comme tout à chacun, avant de me rendre compte que c’était plutôt la grimace d’un vendeur qui se rendait compte de la mauvaise qualité de la marchandise.
- Qu’est-ce qu’il a ? demanda-t-il à Jose sans me quitter des yeux.
Ma mère ne pipa mot, visiblement gênée de re-fourguer de la mauvaise qualité à son « employeur ».

- Ça s’appelle une cicatrice, lui expliquai-je, mauvais.
- Faot pas le malin avec moi toi ! Tu vas le payer cher ! Pourquoi t’as ça ?
- Parce que j’ai un problème cardiaque.
Il se retourna vivement vers ma mère, visiblement en colère.

- Et tu pouvais pas me le dire plus tôt ? Je fais quoi s’il me claque entre les doigts ?
- Je vous claquerais pas entre les doigts, lui lançai-je, acerbe.
- Et pourquoi ça ?
- Parce que je mourrais pas tant que je t’aurais pas vu crever !
Il serra les poings, mais je savais qu’il ne pourrait pas me frapper, ce serait dommage d’abîmer son gagne pain. Je faisais le fort, je voulais rassurer mon frère, lui montrer qu’il pouvait compter sur moi.

Connor reçu un appel juste après qu’il ait inspecté Raise, et je me doutais que le début de l’enfer n’était plus trop loin. Quand il raccrocha, il me lança un regard vicieux, et je serais plus fort la main de mon frère dans mon dos.

- Eh bien mon rebelle, tu as de la chance ! La première est pour toi, dit-il en pointant un doigt de l’autre côté de la ruelle, où je vis une femme d’une trentaine d’années, les cheveux noirs, les yeux cernés et l’air triste s’approcher de nous. Elle était vêtue d’un top argenté, et d’un jean gris. Quand elle s’approcha de Connor, celui-ci lui murmura quelque chose tout en me pointant du doigt.

- Eh bien Aaron, je ne te croyais pas si timide.
Je le regardai, les yeux pleins de mépris tandis qu’il arborait son petit sourire satisfait, avant de mettre un pied l’un devant l’autre, et de suivre la femme brune.
- N’oublie pas de regarder l’heure, ajouta Connor, et de noter tout ce que tu fais dans ta tête. Bonne soirée …
