
Et c’est trempé que j’arrivais enfin chez ma meilleure amie, la crève me guettait méchamment.
Un coup d’œil à la grosse horloge de l’église Sainte Anne du quartier m’annonçait qu’il était plus de dix huit heures, j’espérais qu’elle soit seule, que je ne me retrouve pas comme un con à vouloir m’éclipser.
Arrivé devant la porte, je toquai doucement trois fois contre le bois rouge, et je n’eu pas longtemps à attendre avant que Heaven ne vienne m’ouvrir.

- Bonne balade ? me demanda-t-elle en souriant.
- Revigorante, annonçai-je avec un sourire complètement faux sur le visage, sourire qu’elle ne releva pas, à croire que je deviens bon comédien pour cacher ma déception aussi facilement, ce que je ne crois pas le moins du monde, étant donné qu’il y a toujours un truc qui ne va pas chez moi.
Heaven entra dans l’appartement, avant de filer aussitôt sur son PC, moi sur ses talons.

- Tu fais quoi ? demandai-je en regardant par-dessus son épaule.
- Tu joues les curieux toi maintenant ? rit-elle.
- Faut bien, tu m’abandonnes dans ta cuisine pour retrouver ton PC, qu’est-ce qu’il a de si intéressant ?
- Mon exposé de latin, m’expliqua-t-elle aussitôt.
- Encore ton latin ?
- Eh oui monsieur, qu’est-ce que tu crois ?
- Et tu en as encore pour long ?
- Non, je fais ma conclusion, pourquoi ?
- Tu me fais de la place ?
Elle tourna la tête vers moi, étonnée, ses yeux noisettes cachés par des mèches brunes, résultat d’une nouvelle coupe depuis la semaine dernière, qui lui allait mieux que ses cheveux longs, à mon humble avis. J’enjambais alors le fauteuil, pour le poser derrière elle, tête sur son épaule.

- Alors, souriais-je en attrapant la souris. En quoi les Mémoires de Saint Augustin sont elles un élément essentiel de la culture antique ? Et c’est ça ton exposé ?
- Oui. Faut bien s’occuper de temps en temps.
- Tu trouves ça occupant ?
- Ça fait passer le temps. Et si je peux décrocher une mention avec ça, hein ?

- Ah oui, ta mention, soupirai-je en grognant.
- Tu sais bien qu’elle est importante pour moi, pour pouvoir aller en fac. J’en ai besoin !
- Oui, je sais, excuse-moi, fis-je en lui déposant un baiser sur la joue.
Je sentis qu’elle sourit, et je serais plus mon bras autour de sa taille, pour me donner une contenance, parce que je me suis juré de m’améliorer face aux contacts humains, et je dois avouer que c’est dur.
Quelqu’un frappa à la porte d’entrée, ce qui me sortit de mes songes.

- Vas-y, me dit Heaven, le regard toujours fixé sur son écran.
- Tu peux bien quitter ton PC pour ouvrir à ton visiteur, imagine que c’est Elden, ou un autre moisi ?
- Je sais qui c’est Aaron, et c’est pour toi d’ailleurs, je lui avais dit de passer. Et le timing est parfait.
- C’est qui ? m’étonnai-je.
- Une surprise, allez va ouvrir, je vous rejoins quand j’ai fini.

Intrigué, je me levai du siège pour prendre la direction de la porte d’entrée, une lueur d’espoir que ce soit Meredith qui soit derrière, après trois semaines sans nouvelles, on peut toujours espérer, n’est-ce pas. Plus je m’approchai de la porte rouge, plus ma boule d’angoisse se faisait grandissante, et plus j’appréhendais de ce que je verrais en l’ouvrant. Déception si ce n’est pas elle. Gêne si c’était le cas.

Ma « surprise » s’impatienta, toquant vivement contre la porte, alors que je ne bougeais pas, tétanisé dans ce qu’il me semblait être les secondes les plus longues de mon existence, ce qui me fit sourire finalement, de me rendre compte que je rongeais les sangs pour ce genre de broutille, aux antipodes de ce que mon existence m’a proposé de pire.

- Bah alors Aaron ? Tu n’ouvres pas ? lâcha Heaven depuis le bureau voulant ainsi me faire réagir.
- Si si, lui répondis-je en avançant ma main vers le bouton de la porte, pour enfin le tourner, et apercevoir ma surprise, une fois la porte ouverte. Et pas n’importe quelle surprise.

Drew.
Et c’est sûrement à mon visage déçu qu’il dut faire face, puisque son visage vira à l’interrogation.
- Tu t’attendais pas à moi, c’est ça ? me demanda-t-il, serein.
- Pas vraiment. Allez, rentre, je vais pas te laisser moisir sur le pallier.
- Merci, fit-il en entrant alors que je me dégageai pour le laisser passer.

- Salut Drew, claironna Heaven en sortant du bureau, visiblement satisfaite de son coup monté.
- Bonjour.
Blasé, je ne dis rien et préférait rejoindre le canapé, mon meilleur ami chez Heaven, et de m’affaler de tout mon long dessus, sous les yeux ébahis de ma meilleure amie et de Drew, qui me rejoignirent aussitôt.

- Bon, Aaron, lâcha Heaven, visiblement mécontente. J’en ai marre de te voir aussi bas niveau moral, ou de boycotter toute personne qui a dit un mot de travers, t’en deviens chiant.
- Pour changer, grommelai-je. Et pourquoi t’as besoin de Drew pour m’engueuler hein ?
- Parce que contrairement à ce que tu crois, on a tous vu, sans exception, même ton frère en fait partie, que tu tournais plus rond depuis trois semaines.
- Ca en devient inquiétant Aaron, rajouta Drew. Même si on s’est brouillés, tu restes mon ami, et là, c’en est trop de te voir te détruire.

- En même temps, j’essaie de pas de me cacher, soupirai-je. Et qu’est-ce que vous espérez changer à vous deux ? Hein ?
- Je sais pas, fit Heaven dépitée. On aimerait bien que tu nous expliques ce qui te rend comme ça, et on pourrait essayer de t’aider.
- Même pas en rêve ! grondai-je.
- Aaron, insista Heaven.
- Je sais comment je m’appelle. Merci bien.
Irrité, je me levai du canapé, pour prendre la poudre d’escampette et m’installer sur le petit balcon donnant dans la chambre d’Heaven.

Tête baissée, bras sur mon genou plié, je me vidais la tête des événements récents, tout en voulant affronter à nouveau mon passé, en creusant le plus loin possible, pour revivre ces quatre années d’enfer, où il avait fallut grandir plus vite que la normale pour affronter le monde des adultes, et quitter celui mielleux de l’enfance.

Affronter mon passé, pour enfin l’accepter.
Mais seul, j’y arriverais jamais.
Ca ne m’empêche pas de fermer les yeux, de respirer longuement, et de chercher à revivre cette première nuit, cette première fois … ce premier cauchemar.