
Camille avait finalement annulé ses projets de week-end avec Cloud dès qu’il eut passé la porte de sa chambre. Il avait envoyé un bref message à son petit-ami afin de lui expliquer qu’il ne se sentait pas bien, et qu’il valait mieux que chacun reste chez soi. Il se doutait bien que Cloud n’y croirait rien. Après tout, il avait détalé devant lui après la discussion qu’il avait eu avec Elizabeth. Mais il ne se voyait vraiment pas raconter toute cette histoire à Cloud alors que même ses parents n’étaient pas au courant.
En parlant de Matt et Sienna d’ailleurs. Ceux-ci allaient revenir d’ici quelques minutes de leur week-end en amoureux, et Camille les attendait de pied ferme, assis dans le salon. Son téléphone était posé devant lui, mais il n’y touchait pas. La dernière fois qu’il avait regardé l’écran, c’était il y a un peu moins d’une heure quand il reçut un message de son père lui précisant qu’ils arriveraient dans une heure. Et plus les minutes filaient, et plus il stressait.

En deux jours seuls chez lui à réfléchir, il avait eu le temps de prendre une décision. Ce qui lui avait d’abord semblé totalement surréaliste devenait, au fur et à mesure que les heures passaient, la seule et unique possibilité pour se débarrasser de son problème. Non seulement il devait partir, mais le plus loin possible où la justice américaine n’aurait pas de pouvoir sur lui. Et ça tombait plutôt bien que son meilleur ami fût déjà parti de son côté : il n’aurait plus qu’à s’installer chez lui, en colocation, et son problème était résolu. Mais il devait parer à toute éventualité, surtout devant sa mère. Sienna n’était peut-être pas le parent dont il était le plus proche, ayant été élevé par son père, mais elle était bien plus à cheval sur le bien-être et la réussite de ses marmots. En conséquence, si Camille ne lui présentait pas un prévisionnel digne d’une succursale de Microsoft, il ne risquait pas de partir. Il devait tout calculer, jusqu’à la plus infime possibilité. Car si lui n’y penserait pas, elle allait forcément y penser.

Mais tout était prêt, dans sa petite tête. Il avait même hésité à rédiger un rapport complet avec sources, photos d’illustrations et graphique, mais sa paresse légendaire avait eu raison de lui, et sa mère risquait d’y voir une forme d’humour mal venue. Il se contentera donc de sa tête et de sa capacité à réfléchir. Ça ne devait pas être si compliqué que ça quand même.
La porte du garage vers la cuisine s’ouvrit et Camille sursauta. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas entendu la voiture de ses parents arriver. Il se redressa alors, tira sur son tee-shirt pour avoir l’air présentable. Il avait l’impression de passer un entretien d’embauche ! Il prit alors une grande inspiration, et quitta le salon pour la cuisine.

- Salut, leur dit-il en arrivant vers eux mains dans les poches. Vous avez fait bon voyage ? C’était bien le week-end ?
Mathieu posa leurs sacs au sol dans la cuisine et sourit en voyant arriver leur fils qui les accueillait à leur retour de week-end. Il s’approcha alors de lui et le prit brièvement dans ses bras. Hors de question pour ce papa poule de cesser les câlins avec ses enfants au prétexte que ceux-ci avaient dépassé largement les douze ans. Camille lui rendit son étreinte puis alla embrasser sa mère sur les deux joues.
- Très bien, lui répondit sa mère en le gardant un peu plus dans ses bras. Et toi ? Ça n’a pas été trop long tout seul ? Ça me fait tout drôle de pas voir Emma avec toi.

Elle passa une main dans les longs cheveux bruns de son rejeton, lui dégageant un peu le visage de ses mèches rebelles. Elle trouvait son fils bien trop beau pour qu’il se cache derrière sa couche abondante de cheveux, mais elle n’arrivait pas à lui faire entendre raison. Alors elle en profitait pour lui dégager le visage quand elle était devant lui.
- Je peux vous parler un moment ? demanda finalement Camille en se tournant vers son père après avoir regardé directement sa mère. C’est au sujet de la rentrée prochaine.

Sienna haussa un sourcil. La rentrée … scolaire ? Son fils n’a jamais été une lumière à l’école, il avait d’ailleurs redoublé sa classe de seconde, ce qui faisait qu’il avait encore une année de lycée à faire tandis qu’Emma pouvait partir à la fac si elle le voulait. Normalement, Camille devait continuer sa scolarité où il l’avait débuté, au lycée de la ville. Rien de bien palpitant ou de compliqué. Et comme il avait l’habitude de se fiche de l’école comme d’une guigne, qu’il souhaite en parler de sa propre initiative la surprenait.
Et elle n’était pas la seule à se poser des questions. Elle remarqua bien que son mari pensait exactement à la même chose, mais avec plus de plis sur le front. Ça l’inquiétait plus qu’elle, donc c’est qu’il y avait vraiment anguille sous roche.

- On t’écoute Camille. Qu’est-ce qu’il y a ?
- Je veux changer de lycée.
- Pardon ? Comment ça changer de lycée ? T’es inscrit au lycée public. Tu veux aller où ?
- En France.
Il se triturait les mains. Il avait fait la partie la plus facile de la conversation. Maintenant il allait devoir poser ses arguments sur la table, et apporter ses preuves et convictions pour les faire adhérer à son choix.
- C’est non, coupa court Sienna. Et puis quoi encore. Tu n’es même pas majeur, donc la réponse est claire, non.

- En France je le serais. C’est dix-huit ans là-bas. Je pourrais faire toutes mes démarches sans vous. Et puis, je n’irais pas n’importe où. Il y a un lycée réputé ans la ville où GK vient de s’installer, et il est d’accord pour qu’on s’installe en coloc’.
Bon, il allait sûrement vite en besogne, puisqu’il n’en avait absolument pas parlé avec son meilleur ami. Mais ce que ses parents ignorent n’allait pas leur faire de mal, et il était persuadé que GK n’aurait aucune raison de refuser. C’était son meilleur ami.
- Encore moins s’il y a Georg dans l’équation, rétorqua Sienna. Et pourquoi cette lubie tout d’un coup ?
- Parce que j’ai décidé d’étudier le français après le lycée, dit alors Camille très sérieux. Je veux aller étudier à la fac et …
- Attends attends. Comment ça étudier le français ? Tu parles de la langue ou des spécimens masculins ? rétorqua Mathieu avec un petit rire.

Evidemment, il était bien au courant de l’intérêt de son fils pour les relations non suivies et il ne le jugeait pas vraiment. D’homme à homme, Camille pouvait faire toutes les expériences qu’il voulait tant qu’il était sérieux. Mais son côté papa aimait un peu moins l’idée d’avoir un fils aussi volage. Mathieu essayait malgré tout de faire la part des choses, et d’accepter la vie de ses enfants, même si elles différaient de ses idéaux. Et la vie amoureuse de Camille était bien loin de ses idéaux. Très loin même.
- Oui bon, aussi un peu. D’accord. C’est pour les français aussi. Mais je suis sérieux aussi quand je dis que je veux étudier la langue française après. Sauf que pour obtenir une bonne place à l’université, il vaut mieux avoir passé une année à l’étranger.

- Tu pourras t’inscrire à la fac en France quand tu auras obtenu ton diplôme de fin d’études aux Etats-Unis, lui dit Sienna. Pour le moment, tu restes là.
- M’man ... soupira Camille. Ne me fais pas croire que tu n’es pas au courant que certaines facs demandent de l’expérience dans le domaine d’étude pour les admissions ? T’es prof là-bas non ? Tu sais bien comment ça se passe. Si je veux entrer à l’université, il me faut un dossier en béton pour compenser mes années de lycée – ok, et de collège aussi – catastrophiques. Et là c’est la meilleure solution.
Elle ne rajouta plus rien, et le regarda. Parce qu’il avait raison, au moins sur ce point. Faire preuve de motivation pour le sujet d’étude avant l’entrée à l’université pesait plutôt lourd dans la balance. Et elle avait quand même tout son égo de maman qui parlait pour elle : voir son fils étudier à l’université était quelque chose d’assez grisant. Mais elle restait dubitative quant aux motivations de son rejeton. Ce dernier n’avait jamais manifesté le moindre intérêt pour les études jusqu’à aujourd’hui. Et elle connaissait assez bien l’énergumène pour affirmer que l’apprentissage de la langue française n’était pas la raison première qui le motivait à partir en France.
- Ce n’est pas que pour apprendre le français, ou rencontrer du monde comme vient de le dire ton père. Il y autre chose ?

- Et bien … GK est parti là-bas, et j’avoue que ça me plairait bien aussi. Et puis c’est mon meilleur pote, je n’ai jamais été sans le voir plus de trois jours. Déjà que Emma se barre à l’autre bout de la planète et que je vais mal le vivre … Et puis, bon, y’a Cameron là-bas aussi.
- Cameron … ? répéta Sienna sans comprendre.
- Mais si Sienna, tu sais, son ami d’internet là. Il va falloir que tu suives un peu plus, lui dit Matt en souriant avant de se tourner vers Camille. Ecoute Cam, on va en discuter avec ta mère mais on ne va pas te donner une réponse dans l’immédiat, tu t’en doutes.
Sienna se redressa de toute sa hauteur, et regarda son fils comme elle le faisait avec ses étudiants un peu trop intrépides. Il voulait partir, et il devait le mériter.
- Prouve moi que tu es motivé, lui dit alors sa mère. Je veux un dossier complet avec les informations sur le lycée, la ville et sur l’université que tu vises. Tu me remplis les dossiers d’inscription pour les deux établissements, plus lettres de motivations. J’en veux trois : une pour le lycée que tu rédiges en français, une pour la fac également en français et une pour moi et ton père …

Matt lui lança un regard torve. Elle n’y allait pas avec le dos de la cuillère.
- … en anglais. Ton père ne parle pas français aussi bien que moi. Je te laisse une semaine pour monter tout ça.
Camille resta le plus stoïque possible, mais il se décomposait littéralement. Il parlait français comme une vache espagnole. Il n’allait jamais y arriver. Et ce n’était pas la peine de faire appel à Tradukka ou à Reverso, ou sa mère verrait la supercherie. Il devait être plus malin qu’elle. Il acquiesça cependant, tout en laissant son cerveau bouillonner. Il allait avoir besoin d’aide, et il ne fallait pas que sa mère s’en rende compte. Au moins, si elle voulait le faire se bouger les fesses, elle avait réussi.