
Voilà une bonne heure que j’étais assis à la table de la cuisine, la tête complètement ailleurs. Heaven avait essayé de me tirer les vers du nez, mais sans succès, je restai évasif sur le sujet. Et j’ai eu le droit à toutes sortes d’inquiétudes. Du simple malaise d’hypoglycémie à l’attaque cardiaque, en passant par l’AVC, j’en passe et des meilleurs. Mais j’étais resté aussi muet qu’une tombe, à son plus grand désespoir, et finalement, en voyant l’heure tourner, elle s’était levée et avait décidé de préparer le dîner, en chantonnant comme à son habitude.

Et moi, je la regardai s’agiter dans tous les sens pour préparer ses « fameux spaghettis bolognaise » comme elle me l’avait annoncé en se levant, me laissant seul à la table avec mes pensées, et surtout, mes souvenirs qui s’étaient rajoutés après mon réveil, d’eux même, comme pour me punir d’avoir voulu forcer à tout revoir.
Mais j’avais besoin de faire face à tout ça, à cette première nuit ou je suis passé de l’enfance à la vie adulte en deux heures. Ou j’avais vu le monde différemment quand j’avais vu mon frère changer au fil des jours, des semaines, pour devenir cette personne arrogante et fermée, ne laissant paraître aucun sentiment, ni même à moi, son propre frère.

La femme, je l’avais revue bien sûr. Elle n’a pas juste été ma « première » expérience sexuelle, vu que j’ai pas été très loin avec elle cette fois là, mon corps ne le permettant pas comme me le disait Connor jusqu’à ce qu’il nous jugeait … « aptes » disons. Non, cette femme, je l’avais revue peu de temps avant que je casse la gueule de Connor avec l’aide de Raise. La première cliente, et elle faisait aussi partie des dernières.
Plus je remuais mon passé, plus les souvenirs dans ma tête se faisaient nombreux, et plus je revoyais les visages de toutes ses femmes avec lesquelles je dus coucher pour ne pas mourir sous les coups de mon père.

Tous leurs visages, les unes après les autres. De la femme délaissée par son mari qui avait besoin d’affection, à la dépressive alcoolique qui voulait oublier ses tracas dans les bras d’un gosse.
Des blondes, des brunes, de rousses, des châtains …
Des jeunes, des vieilles, des femmes plus mûres …
Et chez elles, le même regard, toujours. L’impression de coucher avec moi comme quelque chose de banal, de venir ici comme si elles allaient faire leurs courses au supermarché du coin.
Comme si tout avait une pure banalité, et que moi, je devais subir cette fatalité, car tel était mon rôle. Réduit à l’état d’esclave.
- Aaron ? Tu rêves ? me décrocha de mes souvenirs la voix d’Heaven qui chantonnait toujours.

Je relevais alors la tête vers mon amie, lui lançant un banal « ça va bien », comme je le faisais depuis tout à l’heure pour éluder ses questions sur mon hypothétique malaise cardiaque sur son balcon.
- T’es sûr ? Tu veux pas aller te reposer avant de manger ?
- Ça va Heaven, la rassurai-je. Je suis pas crevé.
- Tu verrais ta tête, tu t’inquiéterais aussi Aaron. Ne me refais plus jamais ça, tu m’entends ?
Elle appuya sa phrase d’un regard suppliant espérant être convaincante à mes yeux.

- Mais t’inquiète Heaven, grognai-je. Il ne s’est rien passé de grave. Je suis encore en vie, relax !
- Relax ? commença-t-elle à s’emporter, ce qui ne sentait pas très bon pour moi. Comment tu veux que je sois relax sachant que ça fait trois semaines que tu ne ressembles strictement à rien, à rien je te dis ! Que tu as le moral plus bas que terre, que je me demande bien ce qui s’est passé dans ta petite vie pour que tu ne sois plus que l’ombre de toi-même ! Je te demande des explications, mais toi, tu esquives ! Comment veux-tu qu’on t’aide ?

- J’ai pas envie de me disputer avec toi à ce sujet là Heaven, arrête, la suppliai-je.
- Mais explique moi ! Je suis pas censée être ta meilleure amie ? T’es pas censé tout me raconter ? Aucun secret l’un pour l’autre ! C’est ce qu’on s’était promis !
- On a plus cinq ans Heaven, soulignai-je.
- Mais qu’on ait cinq ou quatre-vingts ans, on a toujours besoin de se confier quand on a des problèmes Aaron, et depuis quelques temps, j’ai l’impression que tu ne veux plus de moi !

Elle n’avait pas tout à fait tort, j’aurais peut-être mieux fait de tout lui raconter pour Meredith, dès le départ. Les meilleurs amis, c’est à la vie à la mort, on se raconte tout, nos secrets, nos emmerdes, nos tracas, nos joies, nos réussites … on partage tout de notre vie avec eux, et avec elle, je n’ai même pas partagé ma joie de me sentir à nouveau normal, d’oublier mon passé d’objet … Alors que pour moi, ça avait été important. Et pourtant, plus d’une fois elle s’était approchée du problème, et je niais … par crainte d’être jugé, de sa réaction. Peut-être aussi de peur qu’elle le prenne mal, tout simplement.

- C’est à cause de Meredith, soupirai-je finalement en esquivant son regard.
- Meredith ? L’espèce de punkette en boots et cheveux épars ?
- Oui. Elle est … ou était plutôt, je sais plus trop où j’en suis à vrai dire … ma petite amie.
J’avais prononcé ses trois derniers mots de la voix la plus basse possible, mais je savais très bien qu’elle m’avait parfaitement entendue.
Heaven se calma subitement, et vint s’asseoir sur le tabouret, à côté de moi, les yeux exorbités.

- Tu as une petite amie, et tu ne m’as rien dit ? s’exclama-t-elle aussitôt.
- Et tu vois comment tu réagis là ? Ça me donnait pas envie de te le dire figure-toi, et de toute manière, ça fait trois semaines que j’ai pas de nouvelles d’elle, donc tu sais, tu peux parler au passé.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Rien de bien passionnant, éludais-je. Donc maintenant que tu sais ce qui me travaille, tu comptes laisser tes pâtes se transformer en … truc visqueux car trop cuit ?
- Merde ! lâcha-t-elle en se levant pour se diriger vers sa cuisinière, et essayer de réparer les dégâts.

- Et … débuta-t-elle avant que je la coupe.
- S’il te plait, me parle plus de ça. Ta curiosité est satisfaite donc si on pouvait changer de sujet, ça m’arrangerait beaucoup.
Elle haussa les épaules, visiblement déçue avant d’égoutter ses pâtes et de les mettre dans la casserole avec la garniture pour finalement venir à la table avec deux assiettes dans la main gauche, la casserole dans celle de droite.
- A table Aaron ! dit-elle en souriant, bien que derrière je sentais la déception dans sa voix.
Mais je n’avais vraiment pas envie d’en parler. Pas plus que de mon « malaise » comme elle dit. Je voulais une soirée normale avec ma meilleure amie, c’est pas impossible quand même.