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Mathieu était arrivé à Burlington quelques jours plus tôt, et avait parfaitement réussi à s’intégrer à la brigade des mœurs en place au poste. Il fut d’ailleurs accueilli sous un quasi tonnerre d’applaudissement de la part de ses nouveaux coéquipiers. La rumeur de ses états de service n’avait pas su rester dans les dossiers des ressources humaines, et les agents de Burlington étaient fiers de compter parmi les leurs l’homme qui avait réussi à faire enfermer Harry Mayers pendant de nombreuses années.  

Pour certains de ses hommes d’ailleurs, Mathieu était presque un héros ou un modèle, et l’ancien policier était embarrassé de ces attentions, ne se sentant pas légitime de les recevoir. Après tout, il n’avait pas participé seul à l’arrestation et l’inculpation de Mayers, et de plus, ce dernier avait fini par sortir de prison pour bonne conduite et poursuivait ses méfaits dans de nombreux états du Nord des Etats-Unis. Pas franchement une réussite. 

Mais Charles Worton n’était pas de ces hommes. Il ne rejoignait pas l’euphorie générale de ses hommes. Loin de là. Commissaire en chef à la brigade des mœurs, il avait plus de trente ans de carrière et voyait la venue de Mathieu Philips d’un mauvais œil. Non pas qu’il ait une dent contre l’ex-retraité, au contraire. Il était ravi de récupérer un élément aussi compétent dans son équipe. Mais son arrivée n’augurait rien de bon : on ne faisait pas reprendre le service à un réformé sans une bonne raison. Et en général, ce genre de bonnes raisons ne sont pas très positives. 

La situation tournait à l’avantage de Mayers. Et une véritable menace planait sur la ville frontalière. Ils devaient se préparer à toute éventualité. 

Charles Worton avait pris Mathieu sous son aile assez rapidement. Il savait que son collègue ne serait présent que quelques jours avant de rentrer sur Houlton, et il devait lui faire assimiler assez rapidement l’univers de la ville, lui faire rencontrer ses indics et lui sortir tout l’historique des gangs de cette ville. Autrement dit, un travail de titan. 

 

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Ils s’étaient tous les deux installés dans la salle d’interrogatoire de la police ce jour-là. Chacun avait devant lui un dossier grand ouvert ainsi qu’un café en boîte encore fumant. Mathieu faisait de son mieux pour assimiler les principaux visages de cette affaire, et son regard s’arrêta sur un des feuillets de son dossier. Il s’agissait de la fiche d’un homme, un adolescent plutôt au vu de cette photo, qui avait fait partie du gang de Mayers du temps des guerres qui avaient annihilé le trafic dans la région, vingt ans plus tôt.  

 

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Ce visage lui était familier, sans qu’il arrive à deviner pourquoi. Ce n’était qu’un ado, qui portait un âge bien plus avancé sur son visage. Il avait dû connaître des aventures fort peu recommandées pour un gamin de son âge tellement ses traits étaient tirés et marqués. Worton leva le nez de son dossier quand il remarqua que Mathieu ne bougeait plus. Il le surprit ainsi, le regard fixe sur une photo. Il se redressa alors sur sa chaise, pour voir lequel des hommes de Mayers avait attiré son regard. 

- Ah, c’est Hyde, lui dit Worton. Tu ne risques pas de tomber sur lui, il est mort il y a presque vingt ans. 

- Hyde tu dis ? demanda Mathieu. Tu connais son vrai nom ? 

- Non, en général on connaît que leurs prénoms. Et c’est souvent des pseudos. Pourquoi ? 

- Je le connais, dit Matt en donnant la photo à Worton.  

- Possible. Après les rixes qui ont anéanti la clique de Mayers à Burlington, il a suivi Mayers à Houlton. C’est là-bas qu’il est mort. Tué par un de ses clients. Tu as dû le croiser en ville quand tu enquêtais sur Mayers …  

 

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- J’ai bu des bières avec lui un soir de Noël dans un karaoké si tu veux tout savoir. Il était en couple avec la meilleure amie de ma femme. Je ne savais même pas qu’il faisait partie de l’environnement de Mayers. C’était un type bien … Du moins, du peu que je l’ai vu. Il a été tué une semaine plus tard, la nuit où j’ai arrêté Mayers. 

- Sérieux ? s’étonna Worton. La vache ! Mais je peux t’assurer qu’il bossait pour Mayers, c’était même son petit toutou. Il le suivait partout, obéissait à tous ses ordres. Il a même tué pour lui. Très loin de l’image qu’on peut se faire d’un type bien. 

 

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La première fois que j’ai croisé Hyde, c’était en 2002. Il venait de débarquer dans la clique de Mayers. Il avait dix-sept ans, et de ce que mon indic m’avait dit à l’époque, il avait fugué de chez ses parents. C’était un gosse de riche qui était en pleine crise d’existence, et qui avait décidé de monter une rébellion contre ses vieux. Enfin bref, ce n’est pas le sujet de conversation. Dans tous les cas, il s’était retrouvé à Burlington alors que sa famille était à Houlton. Et à dix-sept ans, sans argent, il n’y a pas trente-six solutions pour survivre. Il s’est vite retrouvé à la rue, ou à traîner dans des squats. C’est comme ça qu’il a été retrouvé par le bras droit de Mayers à l’époque : Thomas Sacks. Enfin, je dis Mayers, c’est de l’abus de langage. A l’époque, on le connaissait sous le pseudo de Jack. On avait aucun background à son sujet : il apparaissait et disparaissait en ville sans un mot. Bon, avec le recul on sait qu’il rentrait auprès de sa famille à Houlton, mais à l’époque, on n’en savait rien. Donc, pour revenir à Hyde, Sacks l’a récupéré, lui a proposé de travailler pour lui comme dealer, et il a accepté. D’abord par dépit, il s’est avéré qu’il était plutôt bon à ce petit jeu. Il avait une gueule d’ange ce môme, et il arrivait à passer entre les mailles du filet. Une véritable anguille.  

 

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Je l’ai rencontré peu de temps après ça. J’étais au poste, dans cette pièce même, en train de cuisiner un de mes indics quand il a débarqué en cellule, la gueule en sang. Il s’était battu avec un gars d’une vingtaine d’année, un client, qui lui avait sauté dessus avec un couteau pour lui voler sa marchandise. Hyde s’en est tiré avec une balafre sur l’œil gauche, qui n’est jamais partie, l’autre a eu moins de chance : il lui a pété les dents. Les deux sont arrivés en même temps au poste, et bien que ce n’était qu’un ado, il avait quelque chose dans le regard qui était mauvais. Ce n’était pas juste de la hargne ou de la haine. Si j’étais croyant, je te dirais qu’il avait le diable dans les yeux. C’était effrayant. Dans ce genre de situation, tu oublies bien vite l’allure juvénile du gosse. Je voyais plus que son regard, et il irradiait de dangerosité. Il n’avait aucune limite, aucune compassion dans son regard. Ce type, celui à qui il a pété les dents, on serait arrivé deux minutes plus tard, il se vidait de son sang sur le trottoir. Je déconne pas. 

 

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Suite à cet exploit, Mayers lui a accordé une jolie promotion : en plus de la came, il refourguait des armes sous le manteau. Même stratagème : gueule d’ange, beau sourire et les collègues n’ont pas pensé une seconde à ce qu’il fasse partie du groupe de Mayers. Son petit manège a duré un moment, jusqu’à ce que son allure angélique disparaisse de son visage. Il avait fini par se faire repérer. J’ai réussi à le coincer au poste plus d’une fois, mais je n’avais aucune preuve tangible de ce qu’il faisait pour pouvoir le garder plus que vingt-quatre heures. Alors je le relâchais le lendemain. 

Et puis, du jour au lendemain, on ne l’a plus vu dans les rues. Volatilisé. Impossible de remettre la main dessus. J’ai bien cru qu’il avait fini par se faire tuer. Ça n’aurait pas été surprenant. Il cherchait la merde avec tout le monde : aussi bien parmi les gangs rivaux que dans son propre clan. Un fout-la-merde ! De vrai ! 

 

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Et il est réapparu deux ans plus tard. Et à la droite de Mayers, si je peux me permettre cette analogie. Si Sacks était le bras armé de Mayers dans le trafic de drogue et d’humains, Hyde était le sien dans le trafic d’armes et surtout, dans la liquidation. La même : toujours soupçonné, jamais coffré. Il s’en sortait toujours. J’ai même fini par penser que Mayers avait le commissaire dans la poche, arrosé de pots de vins. Et je pense que je n’étais pas loin de la vérité. C’est impossible de s’en sortir à ce point. 

 

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Et puis, il y a eu cette fameuse guerre de gangs. J’y ai assisté, j’étais aux premières loges, ou presque. Une boucherie, crois-moi. Il n’aura pas fallu bien longtemps pour faire disparaître tous les types présents. Et je te donne dans le mille : Hyde était en plein milieu de la cohue, arme au poing et l’envie de tuer dans les yeux. Il a été le plus productif ce jour-là, et il s’en est tiré avec des égratignures. Même pas de plaie par balles. Après le massacre, Mayers et son équipe se sont volatilisés. Impossible de remettre le grappin sur eux. Il aura fallu attendre que tu coffres Mayers pour qu’on fasse le lien entre les deux, Jack et lui. Et c’est là que j’ai appris pour Hyde. Qu’il était de retour à Houlton, qu’il vivait chez ses vieux et qu’il avait repris ses activités de dealer pour le compte de Jack, enfin, de Mayers. 

 

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Mathieu resta muet tout le long du récit de Worton, incapable d’aligner deux mots. Il n’aurait jamais cru que Spencer, que le copain d’Andy, puisse avoir été ce type-là, ce Hyde. Dans son souvenir, il avait été un homme paisible, souriant avec un regard foncièrement doux. Bien loin de la description que venait de lui fournir son collègue. 

- J’en reviens pas, articula finalement Mathieu, estomaqué. Si ce que tu me dis est vrai, - non pas que je ne veuille pas te croire, mais je n’ai pas côtoyé cette version de lui – alors il devait encore être mêlé aux affaires de Mayers sur Houlton.  

- C’est plus que probable. Je te dis que c’était le singe savant de Mayers. Si Mayers avait besoin de faire exécuter des ordres, il y a fort à parier que Hyde n’était pas loin.  

 

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Mathieu porta son café à ses lèvres, essayant de mettre ses idées au clair, et de faire la liste des crimes dont Mayers a été accusé sur Houlton. Et cette liste lui fit froid dans le dos. Mayers avait été condamné pour homicide involontaire sur sa femme et trafic de drogue. Emina Mayers étant décédée en 2001, ce n’était pas l’œuvre de Spencer. Par contre, parmi les accusations qui n’ont pas été retenues, il y avait le meurtre des parents de Andy, Paul et Claire Thatch, l’enlèvement de Delphes et Eliott, les sœur et frère de Andy. Et s’il y avait été mêlé ? Si c’était lui qui avait causé l’accident des parents de Andy ? Qui avait commandité les deux enlèvements ? Et tout ça tandis qu’il consolait Andy de la mort de ses parents et du départ de Nate. Et elle s’était tuée car elle n’arrivait pas à vivre sans lui. Si Spencer n’avait jamais remis les pieds à Houlton, s’il était mort ce soir-là à Burlington, Andy serait encore en vie … 

Mathieu eut un haut le cœur et il porta sa main à sa bouche. Il sentit le sang quitter ses joues et son visage pâlir et se refroidir. Worton remarqua ce brusque changement de situation sur le visage de son collègue, et il le regarda avec inquiétude. Ce serait plutôt mal venu qu’il fasse un malaise. 

 

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- Hé ? Ça va aller Philips ? lui demanda-t-il. 

- Ouais, ça va aller, dit Matt en soufflant. J’essaie de digérer l’éventualité que ce type a tué la famille de sa petite amie. La famille de mon épouse.  

- Je vois. Va prendre l’air, ça va te faire du bien. Ça fait beaucoup à encaisser d’un coup. 

Mathieu acquiesça et se releva, prenant appui sur le bureau. Il attrapa ensuite la fiche de Spencer, et avec un marqueur rouge, écrivit le nom de Spencer en bas de la photo. Il tendit le document à Worton. 

- Comme ça, tu as le nom de Hyde pour compléter ton dossier. 

Mathieu sortit de la salle d’interrogatoire à la recherche d’air frais, tandis que Worton baissait les yeux vers la fiche de Spencer. 

- Spencer Jekyll, dit-il dans un rictus. Tu portais plutôt bien ton nom, Mr Hyde. 

 

 

 

 

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