
Vingt minutes plus tard, je me rhabillai et m’assis de nouveau devant son bureau, attendant le verdict, qui tomba sans trop de surprise, mais qui faisait toujours autant mal, quoi que l’on prépare.
- Tu vas te faire réopérer, me dit-elle de but en blanc. Dans six mois au plus tard.
La nouvelle me fit comme un coup de poignard, et je ne réagis pas, comme s j’étais sur une autre planète.
- Ton cœur s’est pris un sacré coup, je crois que tu en es conscient. Il est extrêmement faible, toute activité physique intensive est donc interdite, tu dois dire adieu au sport Aaron.
Résigné, j’hochai la tête, de toute façon, ça ne me sert plus à rien de m’entraîner, j’ai quitté le merdier de ma mère.
- Je vais envoyer ton rapport au docteur Brooks, attends toi à recevoir un appel de sa part, il voudra peut-être t’examiner à son retour. Tu as toujours le même numéro de téléphone ?

- Non, j’ai déménagé, lui expliquai-je. J’habite chez Gil Anforth, 72 A avenue Jackson, à Bloomington. Je ne connais pas le numéro par contre.
- C’est noté, je chercherai le numéro dans l’annuaire.
Elle m’esquissa un dernier sourire qui se voulait rassurant, et je me levai, quittant cette pièce où je commençai à suffoquer.

Je me voyais mal rentrer maintenant chez Meredith, pas dans l’état dans lequel je me trouvai. Le moindre mot de travers, et j’allai m’emporter, tout ce que je voulais, c’était réfléchir, et esquiver toute personne que je pourrais éventuellement croiser, et qui pourrait me poser des questions.
J’eus alors une illumination, et me dirigeais alors vers le service de réanimation de l’établissement, où se trouvait toujours Enzo, personne ne viendrait m’embêter là bas.

Et en effet, pas âme qui vive dans le service. Peut-être parce que rien de passionnant ne s’y passait, tous les patients étant dans le coma. Je me dirigeai alors vers la chambre du fond, à l’écart des autres, où se trouvait Enzo depuis maintenant un mois. Et je fus surpris de ne voir personne à son chevet, pas même Cory, que je n’ai pas revu depuis un moment déjà. Je poussai alors la porte de la chambre, et m’assis sur l’unique chaise de la pièce, fixant le visage endormi de Enzo, bercé par les bips réguliers des machines qui le maintenaient « en vie ».

- Comment je vais leur dire ? murmurai-je en le regardant bien qu’il ne m’entende pas. Je n’ai pas reparlé à Heav’ depuis trois jours, tu sais, c’est ma meilleure amie, et je vais sûrement effrayer Meredith, et je ne veux pas qu’elle s’inquiète, et je te parle pas de mon frère. Tu vas être au courant avant tous les autres toi finalement. Tu me promets de garder le secret ?
J’eus un petit rire. Bien sur qu’il garderait le secret, n’était-il pas déjà à moitié mort ? Cloué sur ce lit d’hôpital parce que ses proches attendent un miracle.
Ce n’était vraiment pas dans mon genre de me confier, encore moins à quelqu’un que je ne connaissais pas vraiment, comme Enzo, mais lui vider mon sac me fit un bien fou, et je fus heureux qu’il ne puisse pas me répondre, mais seulement m’écouter.

Je lui racontai absolument tout. Rougissant à plusieurs reprises, sur des sujets que peu de gens connaissait, comme ma maladie, mon passé de prostitué, mes problèmes de relation, que je ne sache pas me faire des amis, avant de me rendre compte que mon monde avait bizarrement changé le jour où elle m’était tombée du ciel, avant de s’enfuir. Comme si mes tracas m’avaient semblés moins lourds d’un coup, moins durs à porter, et à affronter.

Me sortant de mes songes, la porte de la chambre grinça, laissant entrer un interne du service de réanimation, le même qui attaque Cory à chaque fois qu’il vient voir Enzo, pour savoir s’il a changé d’avis et si Enzo devait rester branché.
- Bonjour, me dit-il d’une voix neutre.
- Si c’est pour débrancher Enzo, vous connaissez la réponse, cinglai-je avant de re-fixer mon attention sur Enzo.
- Je ne suis pas venu pour ça, me dit-il en refermant la porte derrière lui.

- Je viens de la part d’une amie commune, continua-t-il.
J’écarquillai alors les yeux, réalisant de qui il voulait parler, ce qui me blasa au plus haut point. Comme si ça ne suffisait pas qu’elle me harcèle tous les jours, il faut aussi qu’elle envoie sa délégation quand je veux être tranquille.
- Et que me vaut votre visite, monsieur le petit ami de cette chère Cathe ?
Il me considéra un instant, cherchant peut-être le Aaron qui lui avait décrit Cathe, puis il reprit la parole.

- Je m’appelle Andrew Hower. Tu es Aaron, c’est ça ?
- Génial, t’as trouvé ça tout seul, cinglai-je. Si tu veux vraiment être sympa avec moi, barre-toi d’ici.
Il eut un petit rire nerveux et passa machinalement sa main sur sa nuque avant de me répondre, ignorant totalement ma dernière réplique.
- Elle m’a demandé de te surveiller, me dit-il sur un ton qu’il voulait calme.
- Parce que, en plus, tu lui obéis au doigt et à l’œil, t’es pathétique mon gars, répliquai-je.
- Je fais ce qu’elle me demande si elle a ses raisons de le faire, c’est tout, se justifia-t-il.
- Et là, c’est quoi la bonne raison ?
Il soupira de nouveau et s’adossa contre la vitre, bras croisés.

- Crois pas que ça me réjouisse, mais elle a beaucoup d’affection pour toi, et elle s’inquiète quand elle te voit partir sans prévenir.
- Te bile pas, je vais pas te la piquer ta meuf, trop extravagante à mon goût, grognai-je en retournant mon attention sur les machines bruyantes auxquelles Enzo était accroché.
C’est moi où il y en a plus qu’avant ?
- Content de te l’entendre dire …
- Ça fait longtemps que tu me surveilles ? lui demandai-je, ignorant sa dernière réplique.
- Depuis son arrivée au lycée, je dirais donc, un mois et demi, deux mois ?
- Et moi, comme un bleu, j’ai rien vu …
Puis je m’arrêtai, réfléchissant cinq secondes, avant que certaines situations ne paraissent être une évidence, je frappai alors mon front du plat de ma main.

- C’était toi, son GPS … avoue, lui dis-je. Les raisons pour lesquelles elle déboulait comme un cheveu sur la soupe, ça vient de toi, qu’elle savait tout sur moi, c’était toi …
Je vis qu’il baissait les yeux, ce qui m’énerva au plus haut point. Si elle croit remonter dans mon estime comme ça, elle se fourre le doigt dans l’œil, jusqu’au coude !
- Sors d’ici maintenant, fous moi la paix …
- De toute façon, je t’ai dit ce que j’avais à te dire, je vais te laisser avec ton ami …
Il prit la direction de la porte avant de s’arrêter, main sur la clenche.

- Il a de la chance, d’avoir des amis comme vous, dit-il sans se retourner. Ca fait un mois qu’il est mort, mais vous vous accrochez quand même.
- Il n’est pas mort pour tout le monde, lui rétorquai-je.
- Je sais. Mon côté médecin va te dire que si, mes intimes convictions … non.
- Qu’est-ce que ça peut me foutre ? cinglai-je.
- Rien. Mais les morts entendent, et très bien même.
Et sur ces mots, il quitta la pièce, me laissant désormais seul, avec pour seule compagnie, la respiration régulière d’Enzo, et les bips incessant des machines qui le maintenaient en vie.