
- Tu peux te rhabiller Aaron.
Je descendis alors de la table d’examen, puis enfilai mon tee-shirt ainsi que mon pantalon tandis que le docteur Brooks me tournait le dos, se lavant les mains au petit lavabo de la salle d’auscultation. Je n’osai pas parler, n’osai pas poser la question qui me ferait mal et me ferait descendre de mon nuage. Brooks s’essuya les mains, et passa dans son bureau, m’invitant à le suivre.

Quand je m’installai en face de lui, il demeura silencieux, trait de sa personnalité qui m’agaçait de plus en plus depuis que je le connais, c’est-à-dire depuis ma naissance. Je jouais avec mes doigts, tête basse pensant faire passer le temps plus vite, avant que sa voix grave, limite caverneuse, ne me sorte de mes songes et ne me fasse relever la tête.

- Je vais devoir changer ton pacemaker dans l’année qui vient. Navré, mais tu ne pourras pas déroger à la règle. Comme tu as encore largement le temps avant que cela devienne urgent, je te propose de fixer cela à la mi-mars, comme tu peux le voir sur mon agenda, je suis pris pour les mois qui viennent, et j’ai un autre séminaire en janvier février, bref …
Et comme chaque qu’il devait se justifier, il me montrait son agenda pour me prouver qu’il ne pouvait pas faire plus rapide, de toute façon, à chaque fois, plus c’est tard pour moi, mieux je m’en porte, et le mois de mars est assez éloigné de ma vision dans le temps, qui s’arrête généralement à deux semaines grand max à partir du jour actuel. Sûrement du au fait qu’on me répétait que de toute façon, avec ma maladie, ça servait à rien de projeter loin dans le temps.

- Ça ne t’embête pas ? continua-t-il.
- Hein ?
- L’opération, qu’elle ne soit que dans six mois, ça ne te gêne pas ? me demanda-t-il, blasé que je ne l’écoute pas une fois de plus.
- Ah non, ça ira, lui répondis-je, toujours autant déphasé.
- Il y a quelque chose qui ne va pas Aaron ? s’étonna-t-il alors.
Je sortis alors de ma léthargie pour dévisager ce docteur aux allures de bon samaritain. Manquait plus que lui aussi se mette à s’occuper de mes problèmes. J’avais pas besoin d’un médecin paternaliste, je m’en sortirais très bien tout seul !

- Non, ça va très bien, pourquoi ?
Et merde, le pourquoi qu’il fallait pas poser … Maintenant il va me débiter sa suite d’arguments pour me prouver que je vais pas bien. Merci, mais ça, je le sais déjà, pas la peine d’en rajouter une couche. Mais je me soigne, donc j’ai pas besoin de son aide, loin de là, qu’il reste avec ses jolies infirmières et qu’il me fiche la paix.
- Normalement, tu m’aurais envoyé bouler pour l’opération. Tu as l’air, et bien … fataliste.
En même temps quoi, il veut que je monte sur son bureau et danse la java ? Ce que cette fichue maladie m’aura appris, c’est qu’il y a des trucs, ça ne servira à rien de gueuler, si ça doit arriver, alors ça arrivera. Alors oui, peut-être suis-je fataliste.
- Je suis fatigué, c’est tout, j’ai pas la tête à m’emporter.
- Tu es sûr que ça va ?
- Mais oui, soupirai-je.
- Bien, je ne t’embêterai pas plus.
A ces mots, il griffonna rapidement une ordonnance, le renouvellement de mon traitement que je venais de lui demander, avant de me laisser filer tranquillement. Je lui serrais alors la main et pris la poudre d’escampette en direction de chez moi, enfin, de mon chez moi temporaire, parce qu’avec la rentrée qui approchait, je n’étais plus sûr de pouvoir y loger réellement.
