
- Soit deux points a et b dans un repère OIJ orthonormé tel que Xa = 2, Ya = 3, Xb = 2,5 et Yb = -4 ... bougonna Meredith en regardant son cahier de maths.
Intérieurement, j'étais plié en deux de rire, je ne l'avais jamais vue aussi désemparée pour quoi que ce soit. Pourtant, j'essayais de rester concentré sur mon commentaire de philosophie, bien que l'envie de me moquer d'elle à voix haute me démangeait.
- Mais j'en ai rien à battre de a et de b, lâcha-t-elle en lançant un regard noir à sa copie, ce qui eut pour effet de me faire exploser définitivement de rire.

- Hein ? s'interloqua-t-elle.
- Rien, fis-je en contenant mon fou rire.
- Pourquoi t'es bidonné là ? me dit-elle en me lançant le même regard qu'à sa copie cinq minutes auparavant.
- « Si la question est stupide, il y a peu de chances que la réponse le soit moins »1, récitai-je de mon cours de philo pour lui répondre.
- Aaron Hart, tu es un rouquin mort !
- J'aimerais bien voir ça moi.
A ces mots, elle se leva de son siège, et j'aimais pas trop ce qu'il devait se tramer dans sa tête à l'instant même, et par réflexe défensif, je me levai à mon tour.

- Quelle est la probabilité que l'événement A, à savoir mes mains, rencontre l'événement B, à savoir ta tête ?
- « Considère toujours autrui non seulement comme un moyen, mais également toujours en même temps comme une fin en soi ! »2 récitai-je bouffé par le rire.
- Tu vas voir, tu vas pas me sortir du Emmanuel Kant pendant très longtemps.
- Et toi, t'es tellement nulle en maths que ta probabilité équivaut à zéro, essaye toujours la punkette !

Pendant dix bonnes minutes, on s'est retrouvés à courir partout au rez de chaussé, évitant de justesse de tomber dans la piscine, à faire le tour du jardin, de retraverser la maison, de passer par le garage, jusqu'à ce qu'à bout de souffle, essoufflé à en faire exploser mon pacemaker, je m'écrasai au sol, face contre terre avant de me retourner sur le dos, pile à l'instant où Meredith arriva près de moi, avant de s'asseoir, en riant, les larmes aux yeux.

- Rouquin 1 - Punkette 0 ! annonçai-je fièrement.
- C'est un coup de chance, bouda-t-elle.
- Mais bien sûr ! C'est parce que je suis le meilleur, quoi que tu dises ! affirmai-je.
- Ca, ça reste encore à prouver. Je suis tout à fait capable de te battre !
- Ah ? Et sur quel plan ?
- J'en sais rien, je trouverais bien, dit-elle plus sérieusement avant de s'allonger à son tour.

- Obligés de réviser pour le diplôme alors qu'il fait super beau, grommela-t-elle. La vie est injuste.
- Parce que tu trouves qu'on révise là ? éludai-je en riant. Sur que mes auteurs sont écrits dans les nuages.
- Tu m'as bien comprise, roh ! grogna-t-elle en me donnant une tape sur le bras.
- Grogne pas, ça m'est réservé.
- Aaron, je voulais savoir ?
- Quoi ?

- Quand je t'ai demandé de passer le weekend ici, t'as accepté tout de suite. T'as personne d'autre à aller voir ?
- Pour l'instant, non.
Je me doutais bien que cette question allait être posée, et je redevenais froid, je n'ai pas vraiment envie de parler d'Heaven, sûr que ça allait m'anéantir ma journée, qui pour l'instant se déroule le plus parfaitement du monde.
- Même pas Heaven ? questionna-t-elle.
- On ne s'est pas réconciliés, répondis-je voulant mettre fin à la discussion.
- D'accord, je voulais juste savoir.

J'étais plutôt rassuré qu'elle ne me pose pas plus de questions que ça, alors que pour n'importe qui d'autre, il aurait été très certainement intenable de ne pas vouloir en savoir plus, tout comme Heaven qui veut tout le bras quand on ne lui tend que la main.
- Je peux savoir pourquoi ? finis-je par lâcher.
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi tu ne fais pas comme tout le monde à vouloir à tout prix savoir. Comme maintenant avec Heaven, où en boite de nuit, avec mon traitement...
- Parce qu'on a tous un jardin secret et qui, comme son nom l'indique, reste secret. Tu m'en parleras que si tu as envie d'en parler, c'est aussi simple que ça. Moi aussi j'ai des sujets épineux auquel je ne veux pas qu'on s'intéresse, et quand on ne m'en parle pas, je suis contente, c'est plus rapide pour en "guérir", si on veut. Je suis d'accord que c'est le passé qui fait ce que nous sommes aujourd'hui, qu'on ne peut pas vivre sans passé, mais aujourd'hui, c'est le présent, et le passé, on l'oublie, aussi simplement que ça.
- Tu dois en faire fuir plus d'un avec ta façon de penser.
- C'est vrai, dit-elle, pensive. On m'a toujours trouvée un peu marginale, et je te parle pas que du style vestimentaire, ajouta-t-elle en pointant ses chaussures du doigt. Disons que j'ai mes raisons de penser comme ça, et je préfère aller de l'avant, le passé c'est ce qui nous empêche d'avancer.
En parlant de passé, voilà que le mien décide de passer pile à l'instant, j'avais reconnu sa voix à elle, la blonde perverse qui appelait après son mioche comme si la vie de celui-ci en dépendait.
- Priam !!!

- Tu entends ? me demanda Méré en se levant. Elle a du perdre son chien ou son chat.
- C'est pas son animal qu'elle a perdu, bougonnai-je en me rasseyant. C'est son nain.
- Qui appellerait son enfant "Priam" ?
- Bah, elle. Je connais qu'un seul Priam, et connaitre est vite dit, et cette voix, je la connais.
- Bah viens, on va l'aider si c'est ton amie ! me dit-elle avant de traverser la maison pour rejoindre la porte d'entrée.
- C'est pas mon amie, bougonnai-je en la suivant.
1 Citation de René Thom dans « La philosophie des sciences d'aujourd'hui ».
2 Citation d'Emmanuel Kant