
Elle me conduisit jusqu’à un petit immeuble de deux étages au cœur du centre ville. Un petit immeuble aux briques rouges, avec, au rez-de-chaussée, un petit café donnant sur la terrasse en plein soleil de l’établissement. Il ne devait pas être très connu, puisqu’il n’y avait pas un chat, les tables étaient désertées et on se sentait un peu seuls au monde à l’instant.
- Normal qu'il n'y a personne, m’expliqua-t-elle. Le quartier est mal fréquenté, mais au moins, on sera tranquille.
Elle m’attira avec elle jusqu’aux portes en verre de l’établissement, avant de les pousser et que je me retrouve à l’intérieur avec elle.

Irish Pub !
Voilà les premiers mots qui me vinrent à l’esprit quand j’entrai. Des murs lambrissés clairs, des tables en bois sombres et vieillies, des bouteilles d’alcool pendues au plafond, des sièges verts usés, des photos et tableaux dépareillés au mur, du bazar et le tout organisé en alcôves, donnant une certaine intimité au lieu. Meredith continua sa route vers le fond du pub, dans une alcôve, au près d’une cheminée de décoration, pour s’asseoir dans un coin, avant que je ne m’installe en face d’elle.

- Sympa ici, lançai-je pour entamer la discussion.
- J’étais tombée dessus par hasard avec Cory il y a deux trois ans, m’expliqua-t-elle en riant. Et la proprio est super sympa, un peu excentrique, mais sympa !
- Excentrique ? m’étonnai-je.
- Oui, tu verras bien, rit-elle.
- J’ai déjà eu mon lot d’excentricité au lycée, Cathe m’en fait voir de belles.
- Je croyais que tu devais la garder qu’une semaine.
- Pas de ma faute si je suis irrésistible, lui expliquai-je en souriant.
- Crétin !

Pendant cinq minutes, on ne put s’empêcher de rire, et de raconter des conneries, tournant délibérément autour du pot, une question me brûlant les lèvres, et je n’avais qu’une envie, la poser pour en être enfin débarrassé, mais si elle tombait comme un cheveu sur la soupe, ce n’était pas forcément la meilleure chose non plus.
- Aaron ? me demanda-t-elle une fois qu’on fut calmés.
Je hochai la tête doucement, lui faisant comprendre que je l’écoutais attentivement.
- Je suis sûre que tu te demandes pourquoi j’ai pas donné signe de vie pendant trois semaines, et ne nie pas, ça se voit sur ton visage, je suis pas idiote, me dit-elle alors que je baissai la tête, honteux.

- Je … débuta-t-elle, cherchant ses mots. Je suis désolée, se répéta-t-elle une énième fois.
- Arrête de t’excuser Méré, ça fait rien avancer, je te pardonne de toute façon, tu as sûrement une bonne raison, je me trompe ?
- Non, t’as raison, mais j’ai vraiment fait l’imbécile.
- Tu m’expliques au lieu de tourner autour du pot.

Elle tourna la tête vers la fenêtre, comme si me regarder l’empêchait de me dire tout ce qu’elle avait sur le cœur.
- Tu m’as dit, enfin, pas à moi, à Ath’, je crois que c’est ça son nom, « elle n’est pas ma petite amie », tu t’en souviens je suppose.
- Je risque pas d’oublier ma bourde monumentale et je m’en excuse, vraiment…

- C’est rien, me coupa-t-elle la parole avant de tourner la tête vers moi en souriant. Car tu avais raison, je n’étais pas ta petite amie à ce moment là, ça m’a travaillé, vraiment. Tant que j’étais avec Florian, je pouvais pas avec toi, c’est logique. Alors, quand j’ai lu ta lettre, je me suis dit que tant que je ne me serais pas débarrassée de lui, je ne viendrais pas te voir. Je pensais pas que ça prendrait autant de temps, je suis vraiment désolée.
- Tu t’es vraiment débarrassée de lui ? m’étonnai-je.
- Hier, me dit-elle en souriant. Ça a été plus difficile que je pensais.
- Difficile ? Comment ça ? paniquai-je quelque peu.

- Rien de bien méchant, enfin, ça dépend du point de vue, éluda-t-elle.
- Meredith … insistai-je.
- Il m’a frappée, m’avoua-t-elle en baissant la tête.
- QUOI ? m’estomaquai-je aussitôt.
- Calme-toi Aaron, tu devais bien te douter que ce serait inévitable, continua-t-elle. Je t’ai décrit le personnage, ça ne devrait pas t’étonner.
- Tu étais seule ? repris-je avec une furieuse envie d’assassiner ce crevard de mes propres mains.

- Oui continua-t-elle, les larmes arrivant au bord de ses yeux.
- Qu’est-ce qu’il t’a fait que j’aille lui faire comprendre la vie ?!
- Il m’a seulement frappé, continua-t-elle, je te jure. Il a voulu me …. Mais je me suis enfuie avant, je te promets, il n’a rien fait d’autre Aaron.
Elle laissa finalement échapper ses larmes et je me levai de mon siège pour aller m’asseoir à côté d’elle pour la prendre dans mes bras.

- Calme-toi Méré, lui soufflai-je. Il est pas là pour l’instant.
- Comme tu dis, pour l’instant. Mais je sais qu’il va pas s’arrêter …
A ces mots, je repensai à ce qui est arrivé à Raise la veille, et je me crispai, ce que Meredith remarqua sans problème, puisqu’elle tourna la tête vers moi, ses yeux m’interrogeant d’eux même.

- Raise est rentré en sang hier. Florian l’a pris pour moi, et ses potes l’ont tabassé à mort, s’il savait pas se défendre, je sais pas ce qu’il serait devenu aujourd’hui.
- Il va bien ?
- Oui, il a encore du mal à marcher, et il doit avoir une côté de fêlée, mais ça va, il raconte encore des conneries, celui qui tuera mon frère n’est pas encore né !
- Tout ça, c’est de ma faute… se fustigea-t-elle.
- Tu veux bien arrêter oui ? Il fallait bien que tu quittes ce connard, tu comptais pas rester avec un mec qui te frappait quand même ?
- Mais ton frère s’est pris des coups en pleine figure Aaron !
- Et il va très bien, à part deux trois bosses.
- Mais il va pas s’arrêter là, paniqua-t-elle. Tu le connais pas, mais moi oui, et je sais que frapper la mauvaise personne ne va pas le calmer, ce qu’il veut, c’est toi ! Te faire du mal !
- Et je peux savoir pourquoi il est à ce point attaché à toi ? lui demandai-je intrigué.

Elle se terra dans son mutisme, les yeux fuyants, les larmes roulant le long de ses joues. Je passai lentement ma main sur son visage pour les essuyer, mais elle ne cessait de pleurer, et moi qui ne sait pas consoler qui que ce soit, je ne savais pas vraiment quoi faire.
- Méré, s’il te plait.
- C’est une histoire de bourgeois, laisse tomber.
- De bourgeois ? m’étonnai-je.

Elle releva tranquillement la tête et me regarda comme si cette histoire était ridicule.
- Tu ne sais rien de moi tu sais, me dit-elle.
- Tu m’as dit que tu préférais pas en parler, donc je respecte, lui expliquai-je.
- Mon père est gérant d’une entreprise de niveau national qui va passer le cap mondial dans quelques années, autant te dire que c’est un métier à gros salaires et beaucoup de responsabilités.
- Je m’en doute, mais qu’est-ce que Florian a avoir là dedans ?
- Il sait comment fonctionne le monde des affaires, pour avoir un poste haut placé, il faut se faire pistonner, et lier relation avec les bonnes personnes.
- Et lui, réfléchis-je à voix haute …

- Oui, il se dit qu’en fréquentant la fille unique du patron, en faisant des courbettes et se rapprocher de lui, il allait pouvoir obtenir à force de persévérance, une place de choix dans l’entreprise à niveau mondial. Tout ce qu’il veut, c’est un poste à l’intérieur.
- Attends, il a quoi, dix huit ans maximum, et il vise déjà ce genre d’entreprise ?
- C’est son père qui lui a donné le goût de l’argent, il a fait la même chose lui-même, jusqu’à épouser la fille du patron, à savoir la mère de Florian. Autant embaucher le gendre, la famille ça reste uni, face à n’importe quoi …
- Et surtout si il y a un enfant qui change la donne, continuai-je à sa place.
- Tu as tout compris, me dit-elle.

Une autre question me brûlait les lèvres à cet instant, mais peut-être était-elle mal placée, j’en savais trop rien, je suis aussi doué en relations humaines qu’un poisson avec une boite d’allumettes.
- Et … osai-je tout de même, pourquoi tu es sortie avec lui alors, si tu me dis ça aujourd’hui.
Elle esquissa un petit sourire discret avant de se détacher de moi.

- Parce que je ne me doutais pas de ce que ça allait provoquer. Il me plaisait, il m’a demandé de sortir avec lui, j’ai pas cherché à voir plus loin que le bout de mon nez.
- En somme, tu t’es faite rouler dans la farine.
- Complètement, me confirma-t-elle.
Elle tourna un peu la tête comme pour fixer quelqu’un qui s’était posté juste derrière moi, et intrigué, je me retournai.

Et quand je vis la curieuse, oui parce qu’il s’agissait en plus d’une curieuse et qui n'était autre que Cathe-Line histoire d'en rajouter une couche, je me figeais. C’est moi où elle a le don d’apparaître quand on s’y attend le moins celle là ? Elle veut pas arrêter de me suivre, je sais pas ? Elle a pris un abonnement.
- Salut ! lança-t-elle en faisant le V de la victoire avec ses doigts, comme d’habitude.
- Re-bonjour, lui répondis-je.
- Ah oui, c’est vrai, on s’est vu ce matin, fit-elle en s’asseyant en face de moi.

- Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues, débuta la conversation Meredith, et je sentais que Cathe n’était pas prête de nous lâcher. Dommage !
- Oui, mais on s’en fiche de moi, dit-elle tout guillerette. Mon Aaron a retrouvé le sourire à ce que je vois !
- Ton Aaron ? contre-attaquai-je. Il n'y a pas marqué ton nom sur mon front Cathe- Line !
- Nan, il y a marqué le mien, rit Méré en m’embrassant sur la joue, comme si ce qu’elle m’avait dit plus tôt n’avait jamais eu lieu.

Comme si elle avait une faculté à tout oublier en un quart de seconde et qu’elle savait vivre malgré ça, qu’elle arrivait à passer par-dessus … pas comme moi.
Je veux bien croire que ses problèmes n’ont rien à voir avec les miens, mais il lui suffisait de sourire et de rire et personne ne pouvait se douter de ce qu’elle cachait, et justement, peut-être en cachait-elle plus qu’elle ne le laissait paraître et que ce qu’elle m’avait dit n’était que la partie émergée de l’iceberg.

- Et vous allez faire quoi de beau ce weekend pour fêter vos retrouvailles ? demanda Cathe-Line en riant.
- Alors là, bonne question, réfléchit aussitôt Méré. T’as une idée Aaron ?
- Tant que tu trouves un moyen de m’éloigner de chez mes vieux, je prends, lui rétorquai-je, me doutant bien qu’elle comprendrait aussitôt comme je lui ai parlé de mon père qui me battait.
- Ça sent les cachotteries, reprit de plus belle la brunette.

- Tu vas me coller tout le temps, lui répliquai-je.
- Pas de ma faute si je t’adore, fallait pas être si grognon, j’ai un faible pour eux, j’aime les pousser à bout.
- Je sens que je suis pas sorti de l’auberge moi avec vous deux, bougonnai-je.
- C’est ça, ose te plaindre de nous, on dira rien, me taquina aussitôt Meredith. Et stop de grogner, t’es moche je t’ai dit !

La soirée passa tranquillement comme ça, et nous mangeâmes tous les trois dans ce même petit café, en riant, comme si nous étions loin de tout ça, comme si ça n’avait jamais existé, un peu comme si nous étions tous les trois seuls au monde, avec nos blagues vaseuses et notre bonne humeur.
Et ça avait du bon de vivre un peu, vraiment !