
- On peut regarder un dessin animé ? nous demanda une énième fois Fiona alors qu’on était tous les trois assis dans le salon.
Geist et Elden étaient partis faire des courses, et il était hors de question que Fiona aille avec eux, sachant qu’elle est du genre à remplir le caddie toute seule. Pourquoi elle n’est pas avec Rob me direz vous ? Parce que ce crevard a eu la bonne idée de se planquer pour échapper à la garde de sa sœur, et que Geist , pressée par le temps, n’a même pas pris la peine de le chercher. Normalement, ça aurait dû être au tour de Sean de la garder, mais le crétin est parti en ville avec Ivy et Marine. Ce qui fait que me voilà avec Priam à essayer d’occuper la bactérie, pour qu’elle ne pense pas à aller foutre le bazar.
Et depuis le début de l’après midi, on avait eu le temps de voir deux dessins animés, et je commençai à être abrutie à ne rien faire, toute engourdie.
On avait descendu la télé de ma chambre, et visiblement, ça occupait Fiona. Mais pour combien de temps ?

- Mélie ? me demanda Priam alors que Fiona s’occupait avec Quasimodo.
- Quoi ? lui répondis-je en gardant mon regard fixé sur la télévision, pour ne pas risquer de croiser son regard à lui et me faire sauter au visage ce qu’il s’était passé quelques heures plus tôt.
- Lundi soir après les cours, ça te dit qu’on passe voir ton père ?
- Hein ? m’intriguai-je en me retournant aussitôt vers lui.

- Quoi ? Tu ne veux pas ? s’étonna-t-il.
- J’ai pas dit ça, soufflai-je …
Je me tus, plutôt gênée qu’il remette cette histoire de cimetière sur le tapis. Il avait décidé de m’y emmener et visiblement, il était acharné, à mon plus grand malheur. J’aurais quand même bien aimé qu’il arrête avec son idée, non pas que d’aller sur la tombe de mon père ne me tente pas, c’est plutôt l’idée de me retrouver seule avec lui maintenant qui me gênait, ça m’apprendra à tomber amoureuse de mon grand frère tiens.
Alors que je m’apprêtai à répondre, je sentis un regard viré sur moi, et ce n’est pas celui de Priam.

- Eh ! Vous deux ! Pas de messes basses sans curé !
Fiona s’était approchée pour nous faire face, je savais très bien que notre tranquillité n’allait pas durer bien longtemps.
- D’où est-ce que tu tiens cette réplique ? questionna aussitôt Priam qui restait étrangement calme.
- De Papa, quand Maman complote avec Rob dans son dos, haussa-t-elle les épaules. Moi, je m’ennuie, je connais le dessin animé par cœur.
- Et tu veux faire quoi ? continua Priam alors que je restai muette.

Elle ne dit plus un mot, faisant mine de réfléchir, et ça ne sentait pas très bon pour nous. Elle est bien mignonne, certes, mais je ne suis pas une très grande adepte de ses idées saugrenues, et je ne comprenais pas la soudaine envie de Priam de la laisser agir. Il ne se souvenait donc pas de la fois où on a tous fini couvert de boue après qu’elle ait voulu faire un concours de plongeon dans le lac ?
Et je vis un éclat briller dans les yeux de la gamine, c’en était fini de nous, ravie de vous avoir rencontrés petits lecteurs, je suis … morte.
- On va jouer à cap ou pas cap !
Qu’est-ce que je disais, c’en est fini de moi et de Priam … enfin, surtout de moi.

Cap ou pas cap. Le seul jeu que je n’ai jamais pu aimer, de peur du ridicule. Et enfant, c’était moi qui récoltait le plus de gages, bien évidemment. Et il ne faut pas croire que c’est parce qu’elle a huit ans que ses idées sont celles de son âge. Elle est bien plus vicieuse qu’on peut l’imaginer au premier abord. Je commence vraiment à paniquer, et je sentais mon virage virer au blanc. Je crois que je vais tomber, à l’aide ?
- Honneur aux plus jeunes, annonça Priam en riant.
Nan, mais il a quoi dans la cervelle celui là ? Ne surtout pas commencer par elle, surtout pas !

- Alors, réfléchit-elle aussitôt en s’asseyant sur le sol. Bon, Mélie, je te laisse te remettre, j’ai envie d’attaquer Priam.
C’est le démon je vous dit, le démon ! Et là, c’est reculé pour mieux sauter je vous promets, va me falloir une cellule psychologique pour m’en remettre.
- Priam, cap de … te tenir sur une main, tête sur le sol jusqu’à ce que je dise stop ?
- Allez, soyons fous ! Cap !
Et il s’exécuta, sous mes yeux ahuris. Je le vis se pencher en avant, poser sa tête au sol ainsi que sa main gauche, et se servant de sa main droit pour empêcher son tee-shirt de se faire la malle.

- T’es dingue Priam ! lui lançai-je. Tu vas te casser quelque chose voyons !
- Destresse Mel, je suis un pro je te dis.
- Ouais, c’est ça, soupirai-je.
- Je crois que c’est à mon tour, rit aussitôt Priam. Alors ma petite Mélie …

J’ouvris aussitôt de grands yeux ronds, tout en regardant Priam gesticuler avec ses jambes pour essayer de se maintenir en équilibre, avec un petit sourire sur ses lèvres.
- Fait gaffe à ce que tu vas dire toi, persiflai-je.
- Mais oui, je suis pas méchant. Allez, cap de monter dans ta chambre, d’enfiler une robe et de te coiffer mieux que ça en moins de cinq minutes.
Hein ? C’est ça son truc ? Il a pas plus imaginatif ?
- Cap ! fis-je en me levant et d’escalader les escaliers aussi vite que possible, avant de redescendre, moins de cinq minutes plus tard, vêtue d’une petite robe noire (burk !), les cheveux attachés (re-burk)

- Alors ? cinglai-je en retournant m’asseoir. T’as pas mieux en magasin ?! Et tu tiens toujours ? Pas trop mal au crâne ?
- A toi, me dit-il. Et ouais, je commence à avoir mal au crâne là. Fiona ?
- Ouais, c’est bon, stop, tu peux te rasseoir.
Il s’exécuta tandis que je me creusai la cervelle pour me débarrasser de Fiona et de son jeu pourri, elle ne l’emportera pas au paradis cette crasse là !

- Cap de trouver un autre jeu ? demandai-je, à cours d’idées.
- Ouais cap, à une condition, dit-elle malicieuse.
Je me figeai, qu’est-ce qu’elle allait encore inventer pour nous pourrir la vie ? Et puis d’ailleurs, ça faisait bien trois heures que Geist et Elden était partis, ils n’allaient plus tarder, et moi, j’allais être débarrassée !
- Vas-y, l’incitai-je.
- Tu me laisses donner un dernier cap ou pas cap.
- Si il n'y a que ça pour te faire plaisir, vas-y, donne le ton dernier cap.
- Mélie, cap de laisser Priam t’embrasser sur la bouche ?

Hein ? Elle a dit quoi la naine ?
Instinctivement, j’avais tourné la tête vers Priam, qui me regardait avec la même incompréhension. Moi qui pensait bien m’en tirer. Il ne me reste plus que deux solutions : soit accepter, et laisser Priam m’embrasser au risque de plus jamais pouvoir le regarder en face, à cause de ma honte, soit refuser, et passer pour une cruche aux yeux d’une gamine de huit ans. Je crois que le choix est vite fait, non ?

- Cap !
La honte n’a jamais tué personne il me semble, et hors de question de laisser cette gamine avoir le dernier mot, j’étais déterminée comme je ne l’avais jamais été auparavant, et après tout, qu’est-ce que c’est qu’un baiser hein ? Bon, j’avoue, ce sera mon premier, nia nia nia, mais ça compte pas, c’est pour le jeu, pour … le … jeu !
Je tournai alors la tête vers Priam qui avait haussé les épaules. Glups ! Sur le coup, j’étais moins déterminée, faut pas oublier ce que je ressens pour Priam, raaaaaah ! Me voilà bien empêtrée moi.

- T’as pas dit cap ? me rappela Fiona qui attendait son spectacle.
- Si ! affirmai-je. Allez Priam, tu m’embrasses, et on n’en parle plus de son jeu débile !
Je fermai alors les yeux, j’ai pas vraiment envie de voir ça moi. Priam se mit à rire, avant de se rapprocher de moi et de poser ses mains sur mes épaules.
- Décrispe ton visage Mel, tu vas me vexer.
- On s’en fiche. Allez ! Tu dois pas m’embrasser ?
- Si si, dit-il avant de se pencher sur mes lèvres pour y déposer les siennes.

Plus jamais j’embrasse un garçon pour un jeu débile, plus jamais !
Parce que j’ai beau me persuader que ce n’est que du faux, que ce geste de la part de Priam ne représentait rien, il n'y avait pas moyen, j’en devenais toute chose, comme si c’était vrai.
De plus, je m’attendais à un simple bisou, alors que je sentais très bien que Priam voulait aller plus loin, et je n’aimais pas cette idée qu’il joue avec moi. Ce n’était pas fairplay, et j’aurais tout de suite voulu qu’il arrête, avant que je me fasse de faux espoirs.
- Buuuuuuuuuuuuuuuurk ! nous décolla aussitôt Fiona.

Je ne pus m’empêcher de sourire à sa réaction, vraiment ridicule. Après tout, c’est elle qui a voulu qu’on s’embrasse, qu’elle fasse pas sa choquée, ça ne marche pas.
- Tu voulais que je l’embrasse, c’est fait, dit Priam sans pour autant s’éloigner de moi. A toi de tenir parole.
A cet instant, la sonnette retentit, et je me dégageai aussitôt des bras de Priam, à mon plus grand soulagement, pour aller ouvrir aux visiteurs, qui, espérais-je, seraient les parents de Fiona.

Bingo !
Geist et Elden se tenaient devant moi, et mon visage redevint serein. Adieu la peste, adieu ! Je vais pouvoir dormir ! Bouquiner ! Écouter de la musique ! … Si je me débarrasse de Priam avant.
- Elle a été sage ? me demanda Geist.
A cette pensée, je ris jaune intérieurement. Elle savait très bien qu’à chaque fois qu’on lui disait non, elle ne nous croyait pas, nous voilà donc tous obligés de lui dire qu’elle avait été un vrai petit ange… Les gosses, c’est fou le mal que ça fait au cerveau des parents, ça les ramollit et les illusionne !
- Oui oui, nickel, lui répondit Priam en se levant, suivi de Fiona.

- Parfait, on ne va pas t’embêter plus longtemps, me dit Elden une fois que Fiona s’était jetée dans ses bras. Bonne fin de weekend Mélie.
- A vous trois aussi, leur répondis-je avant qu’ils ne s’éclipsent.
Je fermai alors la porte derrière moi, puis me retournai. Zut, je l’avais oublié lui.

- Désolé, me dit-il en s’approchant de moi.
- Quoi ? m’étonnai-je.
- Je suis désolé, pour le baiser, continua-t-il.
- C’était pour le jeu, on oublie, d’accord, fis-je en l’esquivant avant qu’il ne me rattrape par le bras, m’empêchant de m’enfuir.

- Lâche moi, s’il te plait, lui dis-je sans le regarder.
- J’ai pas envie que ça creuse un fossé entre nous deux cette histoire Mélie.
- Mais ça creuse rien du tout, lui rétorquai-je sans pour autant me retourner.
- Mélie !
- Quoi Mélie, je sais comment je m’appelle ! rétorquai-je aussitôt.
- Là, pas de doute, t’es bien la fille de ton père., me dit-il en riant.
Agacée, je me retournai finalement pour lui faire face, et essayai de me montrer résolue.

- Pas la peine de changer de sujet Priam ! commençai-je à m’impatienter.
- C’est toi qui voulait ne pas en parler, se justifia-t-il.
- Grrrr ! Je te hais !
- Ouais, autant que moi, me dit-il en faisant un pas vers moi, de manière brusque, pour coller son corps au mien, nos visage à quelques centimètres l’un de l’autre.

- Qu’est-ce que ….
- C’est simple, si tu ne veux pas que je continue, t’as qu’à me repousser, je ne ferais rien contre.
- Que ?
Estomaquée, je n’osais pas bouger, mon regard accroché au mien. Est-ce que j’ai seulement bien compris ses intentions ? J’ai tellement peur qu’il se moque de moi, qu’il s’amuse de mes réactions, qu’il me dise, juste avant ce que j’espère que c’était pour rire, même si je sais qu’avec moi, il a toujours été franc et sincère, parce que j’étais sa petite sœur, celle qui voulait protéger des autres comme il le disait.
Finalement, je me disais qu’il ne pouvait pas être honnête avec moi, et jouer à cet instant, alors qu’il savait très bien comment je suis dès qu’il est question de parler ou de me soucier des gens que j’aime.
Il se rapprocha encore plus de moi, avant que doucement, je ne me hisse sur la pointe des pieds pour aller, moi-même, poser mes lèvres sur les siennes.

Je n’ai jamais vraiment imaginé mon premier baiser. Ni avec qui ce serait, ni à quel âge, et encore moins ce que ça ferait, et je ne m’attendais pas à ça.
Je ne m’attendais pas à me sentir aussi ridicule et confiante, ni même à vouloir, de moi-même, approfondir ce baiser. Je m’étais dit que ce serait comme un baiser de cinéma ou de roman, mais c’était bien plus magique que ce que les images nous reflétaient ou ce que les pages nous décrivaient.
Et doucement Priam se décolla de moi, souriant doucement alors que je commençais à virer pivoine sous son regard, me sentant, finalement, plus ridicule que confiante. Être amoureuse, ça craint.

-J’avais raison, me souffla-t-il en posant ses mains de chaque côté de mon visage.
- Comment ça « raison » ?
- Je te plais autant que tu me plais, me dit-il calmement alors que je cuisais sous le feu de mes joues.
- C’est pas la modestie qui t’étouffe, soufflai-je pour essayer de me donner une constance.
- Arrête de grogner, ça ne te va pas.
Vexée, j’essayais de me détacher de lui en grimaçant, mais l’imbécile préférait me garder dans ses bras.

- Mélie … débuta-t-il.
- Quoi ?
- Promets moi de garder le secret.
- Secret ? De quoi tu me parles ? m’étonnai-je aussitôt.
- Hors de question de dire aux parents pour nous deux, ils vont jamais s’en remettre.
- Nous deux ? répétai-je, faisant abstraction du reste.
Il émit un petit rire avant de déposer ses lèvres sur les miennes en un baiser furtif, et finalement, il s’éloigna de moi, pour se diriger vers la porte, sous mes yeux ahuris.

- Je devais rentrer une fois Fiona rapatriée, et tu sais que les nouvelles vont vite avec les vieux.
Je hochai doucement la tête, les idées complètement embrumées parce qu’il venait de se passer.
- Qu’est-ce qu’il se passe ? pensai-je à voix haute, avant de me rendre compte de ma connerie en posant mes mains sur ma bouche.

- Considère à partir d’aujourd’hui que tu n’es plus célibataire Mel ! Je viens te chercher lundi, on a ton père à aller voir après le lycée.
Il referma la porte derrière lui, me laissant seule dans le salon. Je regardai autour de moi, cherchant à me prouver que ce n’était pas un rêve, que c’était bien réel. Je pourrais me pincer, mais je sais bien que ça me changera absolument rien.
- Si c’est un rêve, surtout, faites que je ne me réveille pas, soufflai-je, aux anges.
J’attrapai mon écran de télé avant de monter dans ma chambre, le téléviseur sous le bras pour le réinstaller dans ma chambre.