
Deux jours se sont écoulés depuis l’annonce officielle de la mort d’Enzo. Nous sommes donc mercredi après midi, le 21 juin, à huit jours de la première épreuve du diplôme. Après mes deux heures de corvées habituelles, je suis allé chercher Meredith au lycée, avant de nous rendre ici, au General Hospital, service de réanimation, chambre cinq.

Après sa chute en mort cérébrale, Enzo a été déménagé de service, les médecins préférant laisser son ancienne chambre aux vivants. Ce n’est pas comme ça qu’ils l’ont dit, mais cela voulait dire exactement la même chose. Etant en état de mort cérébrale, Enzo n’était plus qu’un rebut dans cet hôpital, rebut autour duquel gravitaient les médecins, telles des charognes affamées dès qu’ils nous voyaient, pour nous rappeler que rien ne servait à attendre un miracle qui ne viendrait jamais, qu’il fallait songer à donner ses organes, et à l’enterrer, convenablement.
Qu’ils aillent se faire mettre !

Cory était assis à côté de lui, sa main posée sur celle de son amant endormi. Ses lèvres bougeaient, sûrement devait-il lui parler, mais les bips ambiants et l’épaisseur de la vitre nous empêchait de l’entendre, et cela nous arrangeait, il a le droit, lui aussi à un peu d’intimité.
Subtilement, Meredith se glissa devant moi, et je posai alors mes mains sur ses hanches, celles-ci exécutant de légers vas et viens du haut vers le bas sur celle-ci.

- Aaron ? me demanda-t-elle.
- Hmm ?
Je ne faisais pas trop attention à ce qu’elle me disait, j’avais l’esprit ailleurs alors que je fixais Enzo, allongé en face de moi, sa tête vers moi.
- Je …. Le moment est très certainement mal choisi, mais … tu ne m’as pas toujours pas répondu au sujet de ton emménagement à la maison, bien que … tu y aies déjà pris tes marques …
- Hmm …
- Aaron … répéta-t-elle, me sortant de ma rêverie.

- Hein ? Ah oui, tu disais ?
- Tu ne m’écoutais pas, n’est-ce pas ?
- Je … je me demandais ce que pouvait ressentir Cory, de voir celui qu’il aime dans cet état, presque mort, sans aucune chance de survie.
- Il doit être détruit, me dit-elle en se calant un peu plus contre moi. Je ne sais pas comment je réagirais si c’était toi, là, à sa place…
- Tu ne dois pas penser à ça, je suis encore vie, debout, là, derrière toi.
- Mais, tu me l’as dit, insista-t-elle en se retournant vivement. Tu me l’as dit ! Ton pacemaker, tu te fais opérer, tu risques la mort tu …

Je posai alors un doigt sur sa bouche, lui intimant de se taire, je savais bien qu’elle ne l’avait pas si bien pris que ça la dernière fois, que son « ça va trop vite » en cachait beaucoup plus qu’elle n’avait voulu me faire croire.
- Tu es dans cet état là depuis combien de temps Méré ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
- Je ….
Elle baissa alors la tête, me laissant monologuer alors tout seul.

- Il ne faut pas rester dans cet état là, je peux mieux t’expliquer, je sais que j’ai pas fait du mieux possible la dernière fois, fallait pas hésiter …
- J’avais peur de me montrer collante, me dit-elle. Alors j’ai fait mes recherches seule…
- Sur internet je parie, la coupai-je.
Elle acquiesça alors d’un hochement de tête, ce qui me fit soupirer de lassitude.
- Tu sais pourtant que c’est tout sauf conseiller de faire ce genre de trucs Méré, la sermonnai-je.

Elle leva la tête subitement, pour me toiser d’un regard noir et déterminé, les larmes emplissant ses yeux peu à peu.
- Et comment tu aurais réagis à ma place si la personne que tu aimes a une grave maladie et qu’elle te cachait tout ?!
- Quoi ? m’estomaquai-je. Tu as dit … quoi ?
Se rendant compte de ses paroles, elle posa ses mains sur sa bouche, comme si ce geste pouvait effacer ce qu’elle venait de dire à l’instant. Et rougissante, elle se sépara de mon étreinte pour se poster face à la vitre, mains sur celle-ci.

- Je suis désolée, j’aurais pas du dire ça comme ça, c’est sorti, et puis voilà.
- Tu ….
- Oui imbécile, je t’aime, tu veux que je te le dise en japonais aussi ?!
- Pas la peine de monter sur tes grands chevaux, je ne vais pas te tuer pour ces mots … Je …
- Je ne veux pas que tu te forces à me répondre, surtout si c’est pas réciproque, hein ? me dit-elle sans pour autant me regarder, les yeux rivés sur Cory et Enzo. Mais la vie est trop courte, on ne sait jamais quand on va nous la reprendre, et il n’est jamais trop tôt de dire à ceux qu’on aime combien ils comptent pour nous. Alors voilà, je te l’ai dit, tu le sais, n’en parlons plus … Et de ton cœur aussi n’en parlons plus, pas aujourd’hui, s’il te plait, on est pas venu pour ça.
Je m’approchai alors doucement d’elle, pour poser mon menton contre son épaule, mes mains encerclant sa taille, ma bouche collée à son oreille.

- Méré ?
- Je t’ai dit qu’on en parlait plus Aaron, me coupa-t-elle.
- Tu veux toujours que je vive chez toi ? lui demandai-je en l’embrassant sur l’oreille.
- Que ?
- J’accepte ta proposition mademoiselle…
- Et ton frère ?
- Invité chez Fayce … pour une durée indéterminée.