
Georg-Kaitlin était assis derrière le comptoir de la petite boutique de disquaire où il travaillait avec Méandre depuis quelques semaines déjà. Sa collègue avait dû filer faire une course urgente il y a une vingtaine de minutes, lui confiant ainsi la boutique. Mais il n’avait pas trop besoin de s’en inquiéter : ils n’étaient clairement pas envahis de clients à ce moment de la journée. Il en profitait alors pour travailler sur son cahier de chansons. Ce qu’Emma lui avait dit quelques jours plus tôt avait fini par émerger dans son esprit, et il se disait que ce ne serait peut-être pas si improbable que ça de se présenter pour une de ces battles. Il avait donc attrapé un dossier d’inscription ici, sur ce comptoir, et avait regardé les formalités.
Ça n’avait rien de franchement sorcier.
Il devait juste présenter un minimum de deux chansons, sans que ce soit des créations originales, et se débrouiller pour tout. Instruments, communication, etc. Il n’avait pas spécialement envie de communiquer sur son passage. Après tout, il avait envie de tester, juste une fois, de monter sur scène, et de proposer ses créations, voir ce que ça faisait. Il bossait donc sur deux d’entre elles. Une qui traînait depuis un moment dans ses cahiers, que ses proches connaissaient, et une autre, qu’il avait écrite et composée avec Emma. Seule restait la question des instruments : il ne pouvait monter qu’avec sa guitare sur scène, et n’avait pas les moyens techniques et humains pour faire figurer basse, batterie et claviers. Il avait bien pensé utiliser les samples qu’il avait avec lui, ainsi que les quelques enregistrements qu’il avait déjà fait sur le premier morceau, mais il devait néanmoins trouver un clavier ou une table pour mixer tout ça.

- Raaaah !
Il se prit la tête dans les mains. Il n’avait rien de tout ça, il n’avait pas l’argent pour en louer, et il ne connaissait personne ici qui pouvait lui prêter ça. Autant dire que sa participation aux battles, du moins à l’une d’entre elles, était complètement compromise.
- Tu as des problèmes GK ?
Méandre venait justement de rentrer dans la boutique, avec son sac de commission, et flanquée de deux jeunes garçons qui devaient être dans les dix ans. Il écarquilla les yeux, ne s’étant pas attendu à la voir avec des enfants. Enfin, si, les siens, mais ils devaient être plus jeunes.
- Non, tout va bien. C’est qui ? demanda-t-il en pointant les deux enfants qui étaient sages comme des images.

(Léon le roux - Asty le brun)
- Mes petits frères. Léonidas et Astyanax, mais on les appelle Léon et Asty. Leur institutrice est malade, elle a dû annuler la classe cet aprèm, alors je les récupère. Ils vont monter dans la salle de pause, t’inquiète, tu ne vas pas les entendre.
- Tes frères … répéta-t-il. Attend, l’autre jour au téléphone, quand tu parlais des jumeaux, tu parlais d’eux ?
- Tu écoutes mes conversations téléphoniques ? demanda-t-elle en riant.
Georg piqua un fard, tandis que les jumeaux filaient à l’étage. Il avait effectivement écouté sa conversation, et s’était même fait des idées. Il avait de quoi se sentir doublement ridicule.
- Oui. Je devais probablement parler de mes frères ce jour-là, à un ami, ajouta-t-elle en voyant que GK se mettait dans tous ses états, ce qui fit rougir d’autant plus le jeune homme.
- Ok, excuse-moi, je n’ai pas été très malin.
- T’inquiète, c’était assez drôle à regarder.
- Merci de ta sollicitude.
- Je t’en prie.

Elle passa à côté de lui et remarqua le parolier posé sur le comptoir. Elle détourna le regard, elle savait que ce genre de document était comme un journal intime et qu’il n’apprécierait pas qu’elle le lise. Elle avait exactement le même chez elle, planqué de ses frères.
- Tu écris des chansons ? demanda-t-elle innocemment.
- Ah oui. Ma copine, euh … enfin, ex-copine, m’a mis dans le crâne que je pouvais participer aux battles, alors …
Il haussa les épaules et ferma son cahier.
- Tu peux, c’est ouvert à tout le monde. Tu y vas samedi d’ailleurs, non ? Tu verras, c’est assez hétéroclite comme compétition.
- Et toi, tu y vas samedi ? lui demanda-t-il.
C’était l’occasion de l’inviter à l’accompagner, vu que Emma avait finalement filé faire son tour du monde. Méandre le regarda avec un petit sourire amusé, et déclina poliment son invitation prononcée à demi-mot.
- Désolée, je suis prise ce soir-là. Une prochaine fois peut-être, ajouta-t-elle avec une œillade.
Elle avait hâte de voir sa réaction quand il réalisera qu’elle serait sur scène samedi soir, alors qu’il était incapable de la reconnaître sur les affiches placardées partout en ville. Et le lundi suivant, au magasin, elle en profitera bien pour rire de sa gêne.

- Tu ne sais pas où je pourrais emprunter un clavier ?
- Euh, non pas vraiment. Je connais quelqu’un qui a un clavier, mais elle y tient énormément. C’est pour ta participation ?
- Ouais. Je n’ai pas de groupe, mais j’ai des enregistrements dans mon ordinateur, et si j’avais un clavier, je pourrais clairement mieux me débrouiller qu’avec juste mon ordinateur, tu vois … ?
Méandre réfléchit un instant. Elle voyait bien où GK voulait en venir, mais il se compliquait plutôt la vie en réalité. Le clavier n’était clairement pas le meilleur outil du monde pour ce qu’il pouvait faire.
- Je ne peux pas te trouver de clavier, mais je peux te dépanner d’un soundboard et d’une vieille table de mixage. Ton son sera meilleur. T’as une piste par instrument ?
- Basse et percus. Je reste à la guitare sur scène.
- Tu vas galérer si tu dois jongler entre la guitare et la table. Tu ferais mieux de tout pré-enregistrer.
- T’inquiète, je gère. Ce n’est pas parce que je n’ai pas le matériel que je ne sais pas me débrouiller, lui dit-il avec un sourire en coin.
- Comme tu voudras, je t’amènerai ça quand j’y penserai.
Elle passa de l’autre côté du comptoir pour faire un peu de rangement sur les présentoirs.

- Tiens, sinon, blague à part, lui dit Méandre. T’es dispo samedi dans quinze jours ?
GK releva la tête et regarda Méandre. Il n’avait rien de prévu pour le moment, de toute façon, il ne connaissait personne, donc il n’y avait aucun moyen d’être pris ce week-end-là. Il acquiesça alors en regardant Méandre.
- Tu m’accompagnerai à une soirée ?
- Euh … Oui, si tu veux. T’as pas de copain à inviter ? lui demanda-t-il.
- Justement, non. C’est une soirée d’anciens du lycée, et je n’ai pas très envie de me faire charrier si j’arrive seule.
- Tu veux un faux copain ?
Il sourit, amusé. Il ne s’était pas du tout attendu à ça, et ce n’était pas trop mal comme plan pour se rapprocher d’elle, d’autant plus qu’il avait confirmation qu’elle n’avait pas de copain.
- Et ton pote, qui devait gérer tes frères ?
- Samuel ? Il est connu comme le loup blanc, et il est gay. Ça ne marchera jamais. Toi, personne ne te connaît, t’es le candidat idéal, ajouta-t-elle en rougissant légèrement. Je t’offre même le restaurant pour te dédommager de ton coup de main.
- T’inquiète, ça ne me dérange pas. Et puis, pas la peine de me payer le restaurant. J’accepte avec plaisir.
Et avec beaucoup d’arrières pensées, soit dit en pensant.