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    Cela faisait maintenant quelques jours que Xander et Robbie étaient revenus de leur petite escapade à Houlton. Et ils étaient maintenant chacun les dignes détenteurs des clés de leur futur appartement. Ils pouvaient aménager quand ils le souhaitaient, et à leur rythme. Robbie était donc déjà sur le pied de guerre, en train de transbahuter ses affaires, mais Xander prenait encore son temps. Nous n’étions qu’en juillet et il avait un peu moins de deux mois avant la rentrée. Sans compter que l’appartement était déjà meublé de l’essentiel : ramener trois tee-shirts et deux paires de chaussettes ne devrait pas être trop compliqué.

    Il avait actuellement d’autres soucis en tête, et il aimerait bien les résoudre avant de mettre les voiles et attaquer l’énigme de sa naissance. Le premier problème n’était pas le plus compliqué des deux, et il s’y dirigeait à grandes enjambées. Il savait très bien qu’il aurait une réponse avant la fin de la journée. Mais l’autre était plus difficile à résoudre. Et il s’agissait de Charlie. Depuis qu’elle avait rompu avec Xander par texto, il n’avait pas eu une seule nouvelle. Il avait bien évidemment essayé de la joindre le soir même, pour essayer d’avoir une explication avec elle, mais elle n’a jamais daigné répondre au téléphone. Et ça le vexait un peu.

    Il n’avait certes pas été le meilleur petit ami de la planète, ni le plus aimant, mais il aurait quand même cru qu’elle l’aimait ne serait-ce qu’un peu. Alors oui, c’était purement pour flatter son égo, mais il pensait vraiment que Charlie avait un peu plus de considération pour lui, comme lui en avait eu pour elle malgré tout. Mais rien, quedal. Il se retrouvait donc célibataire sans avoir eu la moindre possibilité de s’excuser pour son comportement.

    Sauf que Xander était quelqu’un de très obstiné, et qui aimait plutôt les petites boîtes, l’organisation, et le fait de faire les choses bien et dans l’ordre. Or, ce que faisait Charlie l’empêchait de terminer sa relation de la bonne façon. Et s’il n’arrivait pas à mettre un terme propre à l’ancienne, il ne voyait pas trop comment il pourrait en débuter une autre.

    Une autre relation. Cette fois-ci, y penser ne le faisait plus rougir comme il y a quelques semaines. Il avait fini par accepter cette part inattendue de lui. Du moins, il l’acceptait pour lui, mais il n’accepterait pas que cela se sache. Il savait qu’il était déjà un boulet pour ses parents depuis sa naissance, ce n’était pas la peine qu’il en rajoute une couche en ramenant un petit-ami. Alexis n’avait vraiment pas besoin de ça, il se faisait assez de mouron comme ça.

     

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    Il arriva ainsi devant l’immeuble où vivait Kellan. Ce dernier louait un appartement aux parents de Xander depuis plusieurs mois déjà. Xander connaissait très bien cet appartement, il venait régulièrement y faire le ménage avec ses parents entre deux locataires, mais il n’y était jamais rentré depuis que Kellan y vivait. Et cela lui rajouta une pression supplémentaire. Il avait décidé de venir, sans prévenir au préalable. Après tout, à chaque fois que Kellan était venu chez lui, c’était toujours à l’improviste, et il avait envie de lui rendre la pareille. D’un autre côté, si ça se trouve, il allait le surprendre alors qu’il était déjà avec quelqu’un. Après tout, ils ne se sont qu’embrassés, et Xander l’a repoussé à plusieurs reprises déjà. Ce ne serait pas étonnant que Kellan ait décidé d’abandonner ses vues sur Xander, pour les reporter ailleurs. Et dans ce cas-là, le brunet n’aurait plus qu’à s’en mordre les doigts ! Qui va à la chasse, perd sa place. Ou plutôt, celui qui décide de pas se bouger le cul se fait doubler par quelqu’un de bien moins indécis, et c’est bien fait ! 

    Il entra malgré tout d’un pas décidé dans l’immeuble, et prit directement les escaliers. Il savait qu’il n’aurait pas la patience d’attendre que l’ascenseur redescende s’il se trouvait au dernier étage. Et puis, l’appartement n’était qu’au deuxième, ce n’était pas insurmontable. Il ne s’arrêta finalement que devant la porte de l’appartement.

     

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    Il tendit malgré tout l’oreille. Il ne cherchait pas spécialement à savoir ce qu’il se passait dans cet appartement, mais plutôt s’assurer que Kellan était seul. Mais il n’entendit pas le moindre son, pas même un bruit de télévision ou un soupçon de musique. Rien, le calme plat, le néant. Il dormait ? Où il étudiait peut-être … Ce serait peut-être mal venu de le déranger, il ferait mieux de rentrer chez lui.

    - Non Xander, se dit-il à lui-même. Tu n’as pas fait tout ce chemin pour rentrer chez toi sans lui parler. Du courage.

    Il toqua à la porte, et attendit patiemment une réponse. Très patiemment. Trop patiemment. Kellan n’ouvrit pas la porte. Xander eut un petit pic de stress très intense en réalisant qu’il s’était peut-être trompé de porte, bien que ce soit impossible, il savait quand même où se trouvait l’appartement de ses parents. Et un petit coup d’œil sur la sonnette de celle-ci lui confirma bien que Kellan Stewart habitait ici. La sonnette, mais bien sûr ! Qu’il pouvait être bête. S’il était dans la mezzanine, il ne pouvait pas l’entendre toquer. Il appuya alors sur le bouton, et attendit de nouveau. Toujours rien. Il appuya une seconde fois. Pas le moindre signe de vie. Le voilà bien avancé.

    Kellan n’était pas là. Et il se retrouvait comme un con devant chez lui, tandis que sa motivation s’effritait au fur et à mesure que les secondes s’égrainaient. Il s’était pourtant enfin décidé à s’accepter, à accepter ce qu’il commençait à ressentir pour Kellan, et voilà que le destin lui faisait un magnifique pied de nez.

    - Et ça s’appelle le karma, bougonna-t-il en se dirigeant vers l’ascenseur.

    - Qu’est-ce qui s’appelle le karma ? lui demanda alors une voix en face de lui.

     

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    Xander releva le nez, et il vit Kellan devant lui, les bras chargés d’un sac de commissions. Il s’arrêta alors en plein milieu du couloir, et essaya de trouver une excuse pour sa présence dans le couloir de son immeuble en plein milieu de l’après-midi, mais rien de ce qu’il trouvait ne ferait l’affaire. En tout cas, hors de question pour Xander de parler de ses sentiments : sa motivation était complètement tombée à l’eau, et elle n’allait pas revenir de sitôt.

    - Euh, le karma ? C’est quand tu reçois le mal pour avoir fait le mal, expliqua-t-il.

    Kellan sourit, amusé.

    - Merci, mais je connais le principe du karma. Je demandais plutôt ce que tu avais eu comme retour de karma. C’est parce que tu espérais me trouver chez moi ? demanda-t-il en haussant un sourcil.

     

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    Xander fit la moue. Impossible de tenter de mentir avec Kellan, à chaque fois il tombait droit dans le mille.

    - Comment tu fais ? lui demanda alors le jeune homme aux yeux verts. 

    - Comment je fais ? Ah ! Pour lire dans tes pensées tu veux dire ? Je n’y peux pas grand-chose si tu es un livre ouvert Xan, répondit Kellan en haussant les épaules.

    Il s’approcha alors de sa porte d’entrée et la déverrouilla pour rentrer chez lui. Une fois dans la cuisine, il invita Xander d’un simple « allez entre, puisque t’es venu pour ça » et il posa son sac de course sur le comptoir. Xander s’exécuta, et il entra dans la cuisine de l’appartement avant de refermer la porte derrière lui.

     

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    L’appartement de Kellan était assez simple d’aménagement. Une cuisine qui servait également d’entrée, puis un long séjour-salle à manger qui faisait deux fois la taille de la cuisine. A l’étage, la chambre en mezzanine et la salle de bain. C’était un logement idéal pour un étudiant, et Xander avait tanné ses parents un nombre incalculable de fois pour s’installer ici  après le lycée afin de rejoindre son ami d’enfance, Emilien, qui vivait à Bloomington depuis quelques années déjà.

    - Tu veux boire quelque chose ? lui demanda Kellan, le sortant ainsi de ses pensées.

    - Ah, non, merci. 

    - Comme tu veux.

    Kellan se servit cependant une bière et il fila aussitôt dans son salon, entraînant Xander dans son sillage d’un signe de la main. Ce dernier s’exécuta, et prit place sur le canapé, aux côtés de Kellan. Il posa sa bouteille sur la petite table à côté de lui, et il se tourna vers Xander, sans un mot, attendant qu’il lui donne la raison de sa présence ici. Mais Xander regardait autour de lui, admirant la décoration du logement. Il ne l’avait jamais vu meublé, et l’espace revêtait un tout autre aspect.

     

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    - Allô la Lune ? Ici Kellan.

    Il bougea la main devant le visage du brunet, espérant ainsi attirer son attention. Xander cligna des yeux à plusieurs reprises, et redescendit sur Terre. Il secoua légèrement la tête, et remarqua que Kellan était tourné vers lui, un bras posé sur le canapé.

    - Donc, tu es ici parce que … débuta-t-il pour l’aider un peu.

    - Euh … débuta Xander, pris un peu au dépourvu. Parce que je voulais te parler. De quelque chose.

    - Je t’écoute.

    Il l’encouragea d’un petit mouvement de la main, et Xander baissa le regard. Il n’avait vraiment plus la motivation nécessaire pour lui faire une déclaration. Il allait devoir trouver autre chose.

    - J’ai cassé avec Charlie. Enfin, elle m’a largué. Parce que je lui ai dit qu’on devait parler. Bref, je suis plus avec elle.

    - Oh.

    Kellan écarquilla les yeux, et se retint d’esquisser ce petit sourire qui essayait de se glisser sur son visage. Ce n’était pas le moment d’avoir une tête heureuse alors que son ami venait de lui annoncer qu’il venait de se faire jeter. Mais Xander avait bien vu le début de sourire sur le visage de Kellan, et il lui sourit en retour.

     

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    - Tu peux sourire. C’est toi qui m’avais dit de le faire. 

    - Très bien, tu l’auras voulu, dit-il en laissant s’afficher son sourire. Mais ça a été quand même ? Elle ne t’a pas fait de scène ?

    - J’en sais rien, dit Xander en haussant les épaules. Elle m’a envoyé un texto, et je n’arrive pas à la joindre depuis.

    - Je suis désolé pour toi, lui dit finalement Kellan.

    Xander tourna la tête vers lui, avec un regard suspicieux.

    - T’es désolé de rien du tout. Ça t’arrange plutôt.

    Kellan eut un petit rire. Ce n’était pas souvent qu’il entendait Xander parler franchement et sans limiter ses mots. Ça arrivait certes de plus en plus souvent, par échange de message notamment, mais à l’oral ça restait encore assez rare pour qu’il l’apprécie d’autant plus.

     

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    - En effet, répondit-il. Ce n’est pas pour me déplaire. Mais comme je sais qu’il n’en est pas question pour toi, ça ne me change pas grand-chose de le savoir. N’est-ce pas ?

    Il planta son regard dans celui de Xander, attendant la réponse de son interlocuteur. Il espérait ne pas faire fausse route cette fois-ci en interprétant les expressions de Xander. Mais il ne se lancerait pas de lui-même. Après tout, lui n’a rien à prouver à Xander. Il lui a déjà tout dit, et joué carte sur table. Il savait donc que ça ne servirait à rien qu’il lui répète une nouvelle fois qu’il lui plaisait, et pas qu’un peu. Si leur amitié devait évoluer, c’était à Xander de faire le premier pas cette fois. 

    - N’est-ce pas ? répéta-t-il quand il constata que Xander ne lui répondait pas.

    - Et … si ça changeait quelque chose ? lui dit-il finalement à voix basse.

    Il rougit aussitôt quand il réalisa qu’il venait de tendre une perche à Kellan. 

     

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    Ce n’était certes pas la perche la plus évidente de l’histoire des perches, mais elle était là quand même, et assez gênante pour que Xander perde tout aplomb. Il prit alors une grande respiration : il avait commencé, il n’avait plus qu’à continuer. Il ne pouvait pas laisser cette discussion en suspens. Il a lu dans un livre un jour qu’il suffisait de trente secondes de courage pour changer de vie. Alors il avait intérêt à les saisir là maintenant, et tout de suite.

    Il releva alors la tête, rouge cramoisi et accrocha son regarda aux yeux bleus de Kellan.

    - Pour moi ça change quelque chose. Parce que ça fait des mois que je n’arrive pas à te sortir de ma tête. Et tant que j’avais Charlie, je n’y prêtais pas attention. Ou si. Mais je ne voulais pas y faire attention. Parce que je suis assez hors norme pour en rajouter une couche. Je ne pouvais pas, je ne peux pas, me permettre de compliquer encore plus ma vie. Mais là, je … je m’en fous si ma vie se complique. Parce que finalement, je n’ai plus ni Charlie, ni cette histoire qui me bouffait parce que je n’y comprenais rien.

    Il débitait ses paroles dans un flot continu, prenant sur lui pour aligner plus que trois mots, pour parler de ce qu’il ressentait. Mais Kellan avait un peu de mal à suivre tout ce discours, et il lui prit assez rapidement les mains pour l’empêcher de parler une seconde de plus. 

     

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    - Attends deux minutes. Comment ça « tu es assez hors normes pour en rajouter une couche » ? De quoi tu parles ? Je t’ai déjà dit qu’aimer les mecs ne faisait pas de toi quelqu’un d’anormal.

    - Je sais, dit aussitôt Xander avec véhémence. Mais …

    - Mais ? 

    - Je suis adopté, et je ne suis même pas sûr de te l’avoir dit. Mes parents m’ont adopté quand j’avais quelques mois. Ma mère adoptive, ce n’est pas Zélie. Elle est ma belle-mère. Ma mère s’appelait Sarah, et elle morte d’un cancer quand j’avais cinq ans. Mon père ne s’en est jamais vraiment remis. Mais je suis aussi très malade. Le cœur, les poumons, les reins … pratiquement tout déraille chez moi. C’est de naissance, mais on ne sait pas si c’est héréditaire ou juste congénital. Mais c’est là. Et je peux pas rajouter « ça » - il indiqua alors Kellan et lui-même de ses mains – à mon père. Il s’inquiète déjà assez pour moi.

    Le blond resta stoïque un moment. Il ne connaissait absolument pas toute cette histoire au sujet de Xander, et il se sentait plutôt flatté qu’il le partage avec lui, tout en étant profondément attristé de tout ce qu’il lui arrivait. Et il comprenait son point de vue, même s’il avait du mal à poser lui-même les mots dessus. Faire son coming-out n’était jamais quelque chose de facile, ni pour celui qui le faisait, ni pour ceux qui l’écoutaient. Sans compter les « qu’en dira-t-on » de tous ceux qui voulaient absolument partager la débilité de leurs conneries homophobes. Il acquiesça alors et resserra doucement ses mains sur celles de Xander.

     

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    - C’est bon, j’ai compris. Pas la peine d’en dire plus si tu ne veux pas. Je ne vais pas te forcer à quoi que ce soit Xander. On peut juste rester amis, et moi ça me va très bien tu sais.

    Xander détourna le regard, mais malgré sa gêne palpable n’enleva pas ses mains de l’étreinte de celle de Kellan.

    - Mais moi j’ai pas envie qu’on reste juste amis.

    Il regarda de nouveau Kellan, et la réaction de celui-ci lui fit plaisir. Il avait obtenu l’effet de surprise qu’il escomptait. Kellan avait eu un temps d’arrêt, les yeux légèrement écarquillés et il avait même réussi à lui faire légèrement rougir les oreilles.

    - Tu veux qu’on sorte ensemble ? dit alors Kellan de but en blanc.

    Autant être direct et cesser de tourner autour du pot. Au bout d’un moment, Kellan avait besoin que les choses soient dites clairement, et il pensait d’ailleurs que cela devait être la même chose pour Xander, vu son affection toute particulière pour le “bien fait”.

    - Oui, dit-il timidement. Enfin, si t’as personne et que c’est toujours d’actualité pour toi.

     

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    - Et bien, dit-il très sérieusement. Je n’ai personne et oui, tu me plais toujours.

    Xander esquissa un sourire, et il sentit ses joues se calmer, et perdre quelques teintes de rouge. Il avait également l’impression que son cœur était beaucoup plus léger tout d’un coup. Comme si un poids qu’il portait depuis des mois venait enfin de s’envoler : il ne s’était jamais senti aussi bien.

    Kellan s’approcha alors doucement de Xander, remontant une main sur la nuque du jeune homme, et posa son front contre le sien. Xander leva légèrement les yeux pour croiser ceux de Kellan. Il avait envie de l’embrasser, mais il voulait lui demander une dernière chose avant. Kellan remarqua bien la question sous-jacente de Xander, et il n’eut pas besoin de lui demander de la formuler à voix haute.

    - Promis, on garde ça pour nous pour le moment.

     

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    Xander murmura un merci, et il glissa ses bras autour de la nuque de Kellan pour se rapprocher plus de lui encore, et comme lors de leur premier baiser, c’est lui qui fit le premier pas et qui l’embrassa. Sauf que cette fois-ci, il n’était pas juste question d’essayer pour voir. Parce qu’il était sûr de lui : il était tombé amoureux de Kellan, et cette perspective lui faisait battre le cœur à deux cents à l’heure.

     

     


  • (70)

    Finalement, Mathieu avait accepté la mission qui lui avait été confié par ses anciens supérieurs. Celle-ci devrait se dérouler en plusieurs temps, de chacun plusieurs semaines. Bien évidemment, ses deux anciens collègues et comparses avaient largement désapprouvé son choix, et Akira l’avait même menacé de tout révéler à Sienna, et pas seulement pour cette mission. Car elle n’était pas dupe, elle savait très bien que l’épouse Philips n’avait aucune idée des activités professionnelles de son mari. Aux yeux de Sienna, Mathieu était formateur pour des jeunes recrues, et ça s’arrêtait là. Sauf que la formation de recrues n’occupait désormais plus que vingt-cinq pour cent de son temps de travail pour la police. Pour le reste, il passait ses journées et ses nuits à prendre en filature, à éplucher des dossiers ou à écouter des enregistrements téléphoniques. Il s’était même plus d’une fois retrouvé coincé entre deux groupes adversaires, ce qui lui avait valu d’être amoché à plusieurs reprises.

    Mais Mathieu restait confiant. Il savait que malgré les menaces, Akira ne dirait rien. Car si le bruit courait que Mathieu avait repris du service au sein de la police, ni lui ni ses proches ne seraient en sécurité. Cela n’était donc que des menaces en l’air, et il n’en avait cure.

     

    (70)

     

    - Tu as tout ce qu’il faut ? demanda Sienna en entrant dans la chambre, une pile de linge dans les bras.

    - Oui, c’est bon. Merci Sienna.

    Elle lui tendit alors les vêtements qu’elle avait dans les bras, et Matt les rangea dans la valise qui était ouverte devant lui. Il partait le lendemain matin pour Burlington, et devait y rester une semaine, pour se familiariser avec la ville et ses futurs collègues. Et c’est d’ailleurs ce qu’il avait présenté à Sienna. 

    Première règle d’un mensonge : s’en tenir le plus possible à la vérité. Moins il y a de détails à inventer, et plus il est facile de rester fidèle à ce qu’il racontait.

    Sienna s’assit alors sur le lit, à côté de la valise, et le regarda s’affairer dans la chambre, pour y ranger ses dernières affaires. Ça allait lui faire tout drôle demain soir, quand elle se retrouverait à dormir toute seule dans ce lit. En presque vingt ans de mariage, ce n’était pas arrivé une seule fois. Ça arrivait qu’elle se couche seule, car Mathieu finissait tard, mais elle se réveillait toujours à côté de lui le lendemain matin.

    - Ça va me rappeler nos débuts, dit-elle un peu pensive.

    - Ah ? Comment ça ?

    Mathieu s’assit à côté de Sienna après avoir refermé et poussé sa valise. Elle avait été plutôt silencieuse depuis qu’il lui avait dit qu’il devait s’absenter quelques jours, et ça ne lui ressemblait pas vraiment.

     

    (70)

     

    - Quand on se fréquentait. Tu faisais tes valises aussi, et tu disparaissais pendant plusieurs jours sans que je te voie, pour aller filer Harry. Sauf qu' à l’époque, tu me faisais croire que tu n’étais qu’un petit employé de mairie, et je ne savais pas où tu allais. Au moins, maintenant, j’ai plus à craindre que tu me mentes vu que j’ai tout découvert.

    Mathieu détourna brièvement les yeux. La voilà qui parlait de sincérité alors qu’il était en train de lui faire le même coup que vingt ans plus tôt. A se demander si elle n’avait pas découvert la supercherie. Alors qu’il allait ouvrir la bouche pour protester, Sienna reprit la parole.

    - D’un autre côté, ça faisait bien longtemps que je n’avais pas dû dormir en étoile de mer dans un lit. Juste pour ça, je suis contente que tu t’en ailles, dit-elle avec un petit sourire taquin. Mais tu reviens quand même, car je sens que le mode étoile de mer ne va me plaire que pour trois nuits et demi. Après je vais avoir froid …

    Mathieu lui sourit et s’approcha d’elle pour l’embrasser sur le front. C’était la Sienna de d’habitude qui parlait, avec ses blagues nulles et son flot de paroles intarissable. Ça le convainquait au moins qu’elle ne s’inquiétait pas pour lui.

    - On est en plein mois de juillet, et je te promets de revenir avant les premières neiges pour te réchauffer. Ça te va comme marché ?

    - Rentre avant quand même, tu vas avoir la lettre de motivation de Camille à lire en français.

     

    (70)

     

    Elle le gratifia d’une œillade et d’un sourire complice. Se retrouver seule avec Camille allait aussi être une expérience enrichissante. Elle n’avait jamais pu se retrouver seule avec ses enfants du fait que Matt les avait élevés. Il avait toujours été là pour tout chapeauter, et elle allait pouvoir discuter avec son fils, sans la présence de Mathieu. Et elle était bien curieuse de tout ça. Dommage qu’il n’y avait pas Emma à la maison en ce moment.

    - Je te fais entièrement confiance pour la relecture de son dossier d’inscription. De toute façon, tu fais la dure devant lui, mais je sais que tu as déjà pris ta décision, non ?

    - Je ne vois pas du tout ce que tu veux dire, dit-elle en feignant l’innocence.

    - Je t’ai vue faire des recherches sur le lycée qu’il souhaite intégrer, et tu avais déjà les étoiles de la fierté dans le regard. Tu aimerais bien que Camille fasse de grandes études. De toute façon, pour moi, c’était déjà acté. D’autant que Georg est déjà là-bas. Tu fais juste semblant d’être dure et sévère. Montre-lui un peu plus ton côté nounours pendant mon absence.

    - Mon côté nounours ? répéta Sienna. Je peux savoir ce que tu appelles mon côté nounours ?

    Mathieu se laissa tomber sur le lit, et Sienna le rejoignit aussitôt, se blottissant dans ses bras. Comme il ne répondait pas, elle lui pinça gentiment le menton pour essayer de lui tirer les vers du nez.

     

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    - Tu es peut-être un peu trop sévère avec les jumeaux, lui dit-il. 

    - C’est normal. Tu es le parent cool, celui qui jouait avec eux, qui les amenait au cinéma ou au parc d’attractions. Moi j’étais celle qui corrigeait les leçons et qui n’avait pas la patience qu’ils terminent leurs assiettes.

    - Certes, mais ce n’est pas une fatalité. Ils viennent d’avoir dix-huit ans, tu peux leur laisser un peu de lest, et montrer ton côté maman cool aussi. Je sais que tu meures d’envie de prendre les manettes de la console de jeu dès que tu vois Camille en train de jouer à Mario. Ça ne va pas te rendre moins crédible à leurs yeux de relâcher la pression tu sais. Alors, pendant que je ne suis pas là, sois cool avec Camille, ok ? En plus, il est bloqué dans un niveau de Mario et je suis convaincu que tu le gérerais en deux secondes ce niveau.

    - Très bien, très bien. Je lui terminerai son niveau à Mario, promis. Si j’ai le temps.

    Elle lui planta un baiser sur les lèvres et se redressa tel un pantin sorti de sa boîte, avant de quitter la chambre, et de retourner vaquer à ses occupations de maîtresse de maison. Le linge n’allait malheureusement pas se plier tout seul, et c’était fort dommage.

     

    (70)

     

    Mathieu, quant à lui, resta un peu plus longtemps sur le lit, à fixer le plafond. Cette discussion lui avait laissé un arrière-goût plutôt désagréable. Il ne partait qu’une semaine, et il avait l’impression que son absence allait être prolongée, comme s’il ne reverrait pas les siens avant un long moment. Il se redressa alors à son tour, jeta un bref coup d’œil à sa valise et descendit aussitôt au rez-de-chaussée où il retrouva Sienna dans la buanderie. Il s’approcha alors d’elle, et la prit dans ses bras.

     

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    Il n’avait aucune idée d’où pouvait lui venir cette impression.  Mais il était sûr d’une chose, il n’allait pas passer la veille de son départ à compter les moutons au plafond. Il préférait largement passer son après-midi et sa soirée avec sa femme et son fils. Parce que si pour Sienna cela faisait vingt ans qu’elle n’avait plus dormi seule, pour Mathieu cela fera la première fois en dix-huit ans qu’il ne verra pas le visage de sa femme, ni celui ses enfants le matin en se levant. 

    - Qu’est-ce qu’il t’arrive ? lui dit alors Sienna, surprise par l’étreinte de son mari.

    - Rien. Je t’aime, c’est tout.

     

    (70)

     

    Sienna sourit. Il ne le lui disait pas souvent, mais à chaque fois, c’était toujours aussi puissant, et elle avait toujours le sentiment de revenir au début de leur relation à chaque qu’il les lui prononçait. Elle tourna alors la tête vers lui pour l’embrasser.

    - Ça tombe bien, moi aussi je t’aime Matt.

     

     

     


  • (71)

     

    - Robbie ! T’as encore beaucoup de cartons ?

    Le jeune homme leva la tête vers le premier étage de l’immeuble. Il pouvait d’ici voir sa mère se pencher par-dessus le garde-corps de la cage d’escalier, tandis que son père montait les marches, un lourd carton dans les bras. Ils avaient passé une très large partie de l’après-midi à vider ce camion de ses affaires, et ils en avaient tous plein les pattes. 

    Robbie jeta un œil rapide dans le camion. Il ne restait plus que trois cartons, un aller chacun et ils n’en parlaient plus. Ils allaient pouvoir se poser dans le canapé, allumer la télé et boire une bière en contemplant leur travail. Il recula alors d’un pas, et se tourna vers sa mère qui attendait toujours une réponse.

    - Trois, lui dit-il en faisant le chiffre avec ses doigts. 

    -  Ça marche ! Je descends !

     

    (71)

     

    Elle s’exécuta aussitôt, dévalant les marches à toute vitesse tout en donnant une tape amicale à Elden tandis qu’il grimpait les dernières marches en bougonnant. Si ça n’avait tenu qu’à lui, son fils n’aurait emporté que le strict nécessaire, et pas l’intégralité de ses affaires. Pendant que sa mère descendait pour le rejoindre, Robbie sortit les derniers cartons sur la rue et referma le camion. Des voix à quelques pas lui firent tourner la tourner la tête par réflexe, et il eut un petit temps d’arrêt quand il reconnut la jeune fille blonde de la dernière fois. Zhoo, si sa mémoire était bonne. Ce n’était pas le genre de prénom que l’on pouvait oublier facilement ceci dit. Un petit sourire s’esquissa sur son visage. Elle était accompagnée d’une fille dans ses âges également, et marchaient tout en discutant, traversant la rue un peu plus loin pour poursuivre leur chemin. Si lui l’avait reconnu, elle ne devait pas l’avoir vu car elle partait dans la direction opposée. Il haussa les épaules, esquissant un petit sourire, plutôt satisfait d’avoir pu la recroiser. Et sa mère ne manqua absolument pas ce sourire sur le visage de son rejeton. Elle se posa devant lui, mains sur les hanches et un sourire entendu étiré sur les lèvres.

     

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    -  Qu’est-ce qui te fait sourire comme ça ? lui demanda Geist.

    Elle regarda autour d’eux et vit les filles traverser au loin. Tiens donc, son Robbie aurait flashé sur quelqu’un ? La dernière fois qu’elle avait vu son fils avec ce sourire benêt, c’était quand il était adolescent et que Mélie, son amie d’enfance, venait passer la journée avec lui. Autrement dit, ça faisait une éternité.

    - Oh, je vois. Une jolie fille est passée.

    - M’man, non.

    - Quoi non ? Ne fais pas ton timide, je t’ai vu faire. C’est laquelle ? La blonde ou la brune ? Je parie sur la brune.

    Robbie leva les yeux au ciel et hocha la tête de droite à gauche. Sa mère n’était pas croyable. Il se baissa alors pour récupérer un carton, sous le regard de sa mère qui ne le quittait pas des yeux, amusée.

     

    (71)

     

    - Donc c’est la blonde plutôt. Je n’aurais pas cru. Tu la connais ?

    - On s’est rencontrés, quand je suis venu avec Xander. Elle s’appelle Zhoo. Tu es contente ?

    - Bah va la voir, lui dit-elle en se penchant sur un carton. Il ne reste plus que trois cartons, ton père et moi on peut finir sans toi. Ce serait dommage de la laisser filer, non ?

    - Non, répondit-il en reprenant le carton des bras de sa mère. Et puis, j’aurais tout le temps de la revoir plus tard. On termine.

     

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    Il passa alors derrière sa mère pour rejoindre la cage d’escalier dans l’immeuble. Il savait qu’il n’allait pas être tranquille maintenant qu’il avait plus ou moins avoué qu’il la connaissait, même de loin. Sa mère allait le cuisiner jusqu’à obtenir des résultats, et il n’aurait aucun stratagème pour s’en échapper. Il soupira d’autant plus à cette idée. Et alors qu’il passait le portail de l’immeuble, il vit du mouvement devant lui. Zhoo l’avait finalement vu, et elle s’approchait de lui, son amie deux pas derrière elle.

    - Eh ! Robbie ! lui dit-elle tout sourire. C’est ça, ton prénom, non ?

    - Salut. Oui, c’est ça.

    Il salua également la brune qui se tenait derrière Zhoo d’un signe de tête. Cette dernière lui répondit par un « bonjour » poli, puis elle se tourna vers la blonde.

    - Bon, je te laisse. Je dois retrouver Gabe en ville. Tu me tiens au courant ?

    - Promis ! A plus An !

     

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    Et elle s’éloigna, laissant Zhoo et Robbie, seuls avec un carton dans l’entrée d’un immeuble. Robbie ne dit rien de plus, regardant autour de lui. Ce n’est pas vraiment qu’il n’avait pas de conversation, on le surnomme le muet après tout, mais entamer une discussion avec une personne qu’il connaît à peine, à deux mètres de sa mère envahissante et reloue qui pouvait apparaître à tout moment, ce n’était pas le meilleur moyen de le faire.

    - Tu emménages alors ? lui dit Zhoo en indiquant le carton. Tu as besoin d’un coup de main ? Je n’en ai pas l’air, mais je suis costaude. Ce sont les gênes de déménageurs de mon père, c’est héréditaire !

    Robbie baissa sa tête vers son carton.

    - Non, c’est bon. On a fini. Merci, finit-il par dire avant qu’il ne paraisse impoli.

    - Oh, okay, ajouta-t-elle en souriant. Je pensais avoir halluciné la dernière fois, car je ne t’avais pas revu en ville avec ton ami. Je pensais que vous étiez déjà installés en fait.

    - Non. En septembre. Et aujourd’hui, Xander n’est pas là.

    - Xander, c’est vrai. Désolée, j’avais totalement oublié son prénom. Tu ne lui répèteras pas, hein ? Je ne veux pas passer pour une malpolie alors qu’on ne s’est vu que dix minutes.

    Robbie acquiesça. Elle ne risquait pas de passer pour une malpolie, surtout que Xander avait très probablement d’autres chats à fouetter que de se vexer pour une fille à qui il parlé dix minutes seulement et qui a oublié son prénom par la même occasion. Elle avait certes oublié le prénom de Xander, mais elle n’avait pas oublié le sien, et il se garda bien de le relever. Alors qu’il allait s’excuser pour pouvoir monter son carton, sa mère débarqua à son tour. Elle lui prit le carton des mains, et sourit à Zhoo.

     

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    - Bonjour mademoiselle, vous êtes une amie de Robbie ? demanda-t-elle tout sourire.

    - Euh, pas vraiment. On s’est déjà croisés seulement. Je ne veux pas vous déranger plus longtemps, je vais poursuivre mon chemin.

    - Mais non, vous ne dérangez pas. File donc Rob, ton père et moi on va bien réussir à monter les derniers cartons nous-même.

    - Gné ?! gronda aussitôt Elden à côté du camion quand il entendit sa femme proférer de telles insanités.

    Et elle n’avait pas pitié de leurs pauvres dos non plus par la même occasion visiblement. Et c’est Robbie le plus musclé des trois, il pourrait quand même finir de monter ses cartons avant de filer en catimini avec une fille. Alors qu’il allait protester un peu plus fort, Geist lui lança un regard noir avant d’adresser un sourire tout mielleux à son fils.

    - Allez file, avant que je change d’avis. Je suis sûre que …

    - Zhoo, répondit Robbie.

    - Que Zhoo connaît la ville comme sa poche. Ce sera plus sympa de découvrir la ville avec quelqu’un qui y vit que par toi tout seul.

     

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    Elle poussa gentiment son fils afin de passer le portail d’entrée avec son carton, et l’inviter de la même manière à filer avec sa nouvelle amie. Il n’allait quand même pas fuir de potentiels futurs amis au prétexte qu’il devait aider ses parents quand même. Et puis, c’était son travail de maman de veiller au bien-être social de ses enfants, donc elle ne faisait que ce pourquoi elle était là. Elle disparut alors dans l’escalier, et Robbie prit une longue inspiration avant de regarder Zhoo.

    - Bon. Ils n’ont plus besoin de moi. Je te paye un café ? 

    Zhoo le regarda avec un petit sourire amusé. Sa mère était géniale, et elle venait de devenir sa plus grande fan. Elle acquiesça alors, et lui indiqua l’angle de la rue.

    - Je connais un café sympa là-bas. Enfin, je pense que tu ne connais pas encore tous les cafés en ville, donc je me permets de choisir la meilleure adresse.

    - Je te suis. 

     

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    Zhoo passa alors devant, pour prendre la direction du café et Robbie lui emboîta le pas, mains dans les poches, et il la rattrapa plutôt facilement, pour pouvoir marcher à côté d’elle. Il avait bien noté que la jeune femme était plutôt enjouée, et avait l’air de plus sautiller que de vraiment marcher.

    - Tu viens d’où alors ? lui demanda-t-elle.

    - Hein ? Comment ça d’où ?

    - Tu déménages. Donc tu ne viens pas de nulle part. Ou sinon, ça fait de toi quelqu’un de suspect, et il faudrait peut-être mieux que j’arrête de te fréquenter au risque de finir découpée en rondelles et stockée dans ton frigo.

     

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    Il pouffa de rire par accident et posa sa main contre sa bouche. Il ne se serait clairement pas attendu à ça. 

    - Pardon. De l’Illinois, Bloomington.

    - Ouf, tu n’es donc pas un extraterrestre. Ça me rassure.

    - Et toi ? lui demanda-t-il en retour.

    - Je ne suis pas un extraterrestre non plus, même si mon prénom pourrait clairement venir de Mars, si c’est à ça que tu penses.

    - Non. Je demandais juste si tu étais d’ici.

    - Ah oui ! Yep, complètement. Je suis née là, j’ai grandi là-bas – elle indiqua un point un peu plus lointain dans le vague – et je serais sûrement enterrée dans le cimetière au coin de la rue. J’ai pas une grande ambition de voyage, cette ville me plaît. Et puis, tout le monde chez moi s’en va, il faut bien que quelqu’un reste pour arroser les plantes. Sinon elles vont toutes mourir, et ce serait vraiment con.

    - En effet.

     

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    Zhoo fit deux pas plus rapide et s’installa devant lui. Robbie s’arrêta aussitôt en voyant qu’elle l’empêchait d’avancer plus loin. Il se redressa alors, et la regarda, attendit qu’elle exprime la raison de son arrêt soudain.

    - Je suis sûre que je t’embête. J’embête tout le monde, tu ne serais pas le premier. T’es pas obligé de prendre un café avec moi parce que ta mère t’a libéré de tes cartons.

    - Tu ne m’embêtes pas, lui rétorqua Robbie sur un ton assuré.

    Puis voyant qu’elle haussa un sourcil, il comprit d’où venait sa méprise. A force de ne rencontrer plus personne de nouveau, il en oubliait que son manque de conversation pouvait passer pour de l’indifférence, ou de la simple politesse au mieux.

    - Je ne suis pas très bavard, expliqua-t-il. Mais toi, tu as l’air bavarde. J’aime bien entendre les gens parler. Donc tu peux parler autant que tu veux.

    - Tu es timide ?

     

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    Il fit non de la tête. Il était juste économe en mots, et ne savait pas vraiment comment faire transmettre des émotions ou des sentiments avec les mots. Donc il s’en tenait aux faits. Ça ne demandait pas trop de concentration, et ça ne créait pas de quiproquos, en pratique du moins.

    - Je suis plus bavard avec les gens que je connais bien. Mais ce n’est pas contre toi. 

    Et parce qu’il avait l’impression que cela relevait d’une information générale, il poursuivit :

    - Mes amis m’appellent le muet. 

    - Oh ! Je vois.

     

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    Elle lui fit un super sourire, tout en dents blanches. Elle avait l’air visiblement rassurée, et il pouvait bien le comprendre au vu de ce qu’elle venait de lui raconter. « J’embête tout le monde », voilà ce qu’elle avait dit. Et il se demandait bien qu’elle estime elle pouvait avoir d’elle-même à ne conserver que le jugement des autres en tête pour parler d’elle. Parce que, pour commencer, cette affirmation est déjà erronée : elle ne l’embêtait pas absolument pas. Donc elle n’embêtait pas tout le monde. Et puis, malgré sa tchatche, elle semblait clairement manquer de confiance en elle. Son regard fuyait assez facilement, et elle semblait utiliser son débit de parole pour empêcher son interlocuteur d’en placer une, et donc de lui porter un jugement qu’elle ne voudrait probablement pas entendre.

    - C’est ce café-là ? demanda-t-il en montrant un petit établissement qui faisait l’angle de la rue.

     

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    Zhoo acquiesça, légèrement rougissante. Robbie passa alors à côté d’elle pour prendre la direction du commerce.

    - Tu viens. Je ne compte pas le boire sans toi. Je veux bien la suite de l’histoire des plantes vertes abandonnées.

    Zhoo se retourna alors, et rejoignit Robbie en sautillant.

    Elle ne l’embêtait pas, et en plus, aujourd’hui, elle était habillée en Zhoo, sans faire d’effort. Elle n’était peut-être pas un cas si désespéré que ça finalement.